Regard sur le journalisme en mutation

Tout en se qualifiant eux-mêmes de «dinosaures», l’écrivain-cinéaste Jacques Godbout et le journaliste-professeur Florian Sauvageau ont voulu prendre la mesure des transformations du monde journalistique dans leur film Derrière la Toile, présent
Photo: Jacques Nadeau Tout en se qualifiant eux-mêmes de «dinosaures», l’écrivain-cinéaste Jacques Godbout et le journaliste-professeur Florian Sauvageau ont voulu prendre la mesure des transformations du monde journalistique dans leur film Derrière la Toile, présent

Trente ans après avoir pris la mesure de l'impact de la télévision dans nos vies, Jacques Godbout et Florian Sauvageau tentent de comprendre les nouvelles transformations du journalisme.

Il y a 30 ans, Jacques Godbout et Florian Sauvageau avaient réalisé un film, Derrière l'image, produit par l'ONF, qui analysait les changements dans le monde du journalisme.

L'oeuvre montrait particulièrement l'omniprésence de la télévision. On pouvait y voir Paul-André Comeau, de Radio-Canada, jonglant avec la distance et les fuseaux horaires pour envoyer à Montréal, par avion, la cassette d'un reportage tourné en Europe. À l'ère de la diffusion instantanée sur Internet, de telles images semblent aujourd'hui presque aussi anciennes que les films muets en noir et blanc!

Hier soir, le tandem Godbout-Sauvageau présentait en avant-première à l'École des médias de l'UQAM un nouveau film, Derrière la Toile, produit par Pixcom.

Derrière l'image se voulait une analyse critique de l'information il y a 30 ans. Derrière la Toile est plutôt un survol des bouleversements qui se produisent sous nos yeux, avec le déplacement de l'auditoire vers Internet, la baisse d'intérêt chez les jeunes envers le journal écrit, la «surinformation» provoquée par les nouvelles plateformes de diffusion, la façon dont les grandes entreprises tentent désespérément de s'adapter, le rôle des blogueurs, et ainsi de suite.

Si leur film ne semble pas porter de jugement, c'est tout simplement parce qu'«il est encore trop tôt pour porter un jugement» sur ce qui se passe, déclarait Jacques Godbout après la projection.

Se disant foncièrement optimiste, Florian Sauvageau ajoute que, «si le journalisme s'est adapté à la télévision, il peut s'adapter à Internet».

En 1978, tous les sondages indiquaient que le journaliste québécois le plus crédible auprès du public était Bernard Derome. Dans le nouveau film de Godbout et Sauvageau, l'ancien chef d'antenne de Radio-Canada témoigne: le Téléjournal, c'était alors la Bible, la grand-messe. Le bulletin de nouvelles télévisé indiquait clairement quelle information il fallait connaître. Aujourd'hui, dit-il, «tout est devenu information».

Godbout et Sauvageau ne sont pourtant pas nostalgiques d'un âge d'or du journalisme. Le consultant Jeff Mignon soutient même dans leur film que l'âge d'or, c'est aujourd'hui, puisque «nous n'avons jamais eu autant d'outils pour faire le travail journalistique et pour le diffuser», dit-il.

Ces nouveaux outils commandent toutefois de nouvelles façons de faire. Le site Internet Cyberpresse veut maintenant carrément concurrencer les chaînes d'information continue. La rédactrice en chef de L'Actualité, Carole Beaulieu, explique que, si les jeunes désirent obtenir de l'information sur leurs cellulaires, il faut la leur livrer sur leurs cellulaires. Le publiciste Jean-Jacques Stréliski croit que Le Devoir pourrait réussir son passage au journal Web en faisant valoir qu'il est «une des rares marques d'information indépendantes sur la planète».

Le patron de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, résume bien les changements actuels: la fabrication traditionnelle de l'information est remise en question «par la gratuité et par l'instantanéité», dit-il.

«Pour que la presse soit indépendante, il faut qu'elle soit rentable», ajoute-t-il. C'est encore la presse écrite qui a les plus grosses ressources pour produire de l'information, remarque-t-il, et c'est souvent la presse écrite qui alimente les autres médias. Mais il se demande maintenant comment maintenir une structure d'information aussi coûteuse (l'entrevue avait été réalisée avant le déclenchement du conflit au Journal de Montréal).

Le journalisme cherche de nouveaux revenus pour se déployer, mais il doit aussi partager plus largement son rôle avec le public, qui se répand sur les blogues et les sites de journalisme citoyen. «Quand j'étais étudiant, dit le consultant Jeff Mignon, je pensais qu'un article était la fin de la discussion. Aujourd'hui, je pense que c'est le début de la discussion.»

En effet, alors que le journaliste «décidait de l'agenda» tout en étant dans sa tour d'ivoire, dit-il, il doit maintenant partager son territoire et son savoir avec le public.

Ce film stimulant sera présenté la semaine prochaine à l'Université Laval. Radio-Canada ou RDI prévoient le mettre en ondes dans les prochains mois. On espère qu'ils le feront le plus vite possible: le sujet est intéressant... et le film risque de se retrouver sur YouTube avant que la télévision publique ait le temps de dire ouf!

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