Revue de presse - Pétrole, gangs et équité

Le reportage du National Geographic sur les sables bitumineux de l'Alberta a provoqué une levée de boucliers chez les habituels partisans du modèle économique albertain, le National Post en tête. Le Canada, dit-il, a besoin des sables bitumineux. Ce quotidien, dont un éditorial truffé d'erreurs demandait cette semaine à Stephen Harper d'abandonner le Québec, se permet d'accuser le magazine de ne pas avoir fait preuve d'équilibre...

Ce refus de la critique n'est toutefois pas généralisé, même en Alberta. L'Edmonton Journal espère que ce reportage poussera enfin le gouvernement albertain et l'industrie à agir. Des Albertains, dit-il, s'inquiètent depuis des années des retombées environnementales de l'exploitation des sables bitumineux, du développement économique trop rapide que celle-ci entraîne et de ses effets sur les communautés locales. «Jusqu'à tout récemment cependant, ceux qui sont responsables de cette industrie — politiquement ou financièrement — ont semblé immunisés contre la plupart des inquiétudes exprimées.» En fait, le développement de l'industrie s'est accéléré. «Il est frustrant qu'il faille un président américain et une attention accrue à l'étranger pour que nombre d'Albertains se rendent compte de la nécessité de faire mieux», écrit le journal. Selon lui, les Albertains doivent faire maintenant ce qu'ils auraient dû faire dès le départ: «Montrer à travers nos actions que nous voulons sérieusement exploiter ces sables de la meilleure manière possible.» Et selon le quotidien, cela ne veut pas simplement dire avoir de meilleures relations publiques.

Parts de marché

La région de Vancouver est secouée par une guerre de gangs, ce qui agite tous les politiciens, y compris le gouvernement fédéral, qui a annoncé jeudi le durcissement des peines pour les crimes commis par les membres de gangs ou encore ceux reliés au commerce de la drogue. À ceux qui préconisent une approche plus musclée, le chroniqueur du Victoria Times-Colonist, Les Leyne, répond qu'ils ignorent les causes du phénomène. Les gangs, dit-il, ne sont pas le problème puisqu'ils ont longtemps imposé l'ordre dans le marché des drogues illégales en Colombie-Britannique. Le problème, dit-il, est que ce marché illicite est détraqué et que les gangs sont à la recherche d'un nouvel équilibre pour le partage d'une cagnotte alléchante. Et elle l'est, alléchante, «à cause de cette distinction artificielle imposée par la société, il y a des générations, entre les drogues légales et illégales». À son avis, la décriminalisation serait une façon de couper les vivres aux gangs. Mais il «est plus facile d'être dur, de parler de répression et d'affirmer que les forces policières ont la situation en main».

L'équité du marché

Les conservateurs ont un problème avec le principe de l'équité salariale, ce qui explique qu'ils aient profité du budget pour forcer la réforme du régime touchant les fonctionnaires fédéraux. On a mieux compris leur logique en lisant cette semaine, dans le Globe and Mail, un texte de Tom Flanagan, mentor de Stephen Harper. Ce professeur de l'Université de Calgary note qu'on ne parle pas ici de salaire égal pour travail égal mais de salaire égal pour travail de valeur égale. Une aberration inspirée par les féministes et qui est «contraire aux principes de base de l'économie de marché selon lesquels l'offre et la demande déterminent les salaires», écrit-il sans jamais reconnaître les racines historiques de la discrimination salariale qui a abouti à des salaires systématiquement inférieurs dans les secteurs d'emploi à prédominance féminine. Selon lui, ce principe équivaut à «prétendre qu'une salade de fruits [...] a la même valeur qu'un steak» et il s'agit d'une de «ces mauvaises idées des années 1970, comme les cheveux longs, les ensembles en polyester et le contrôle des prix et des salaires».

Et vlan !

Pour finir, un petit retour sur cet éditorial du Post concernant le Québec, question de se rafraîchir la mémoire. Le Post en a assez de ces politiciens fédéraux qui tremblent chaque fois que le Québec frappe du pied. Il en a aussi assez de ces premiers ministres qui croient avoir «découvert l'incantation magique inconnue de leurs prédécesseurs» pour charmer le Québec. Le Post range dans cette catégorie les trois colombes de Pearson, la Charte de Trudeau, les accords du lac Meech et de Charlottetown de Mulroney. «Tous des échecs», tranche le quotidien. Même Harper a péché en reconnaissant la nation québécoise, et il n'a fallu qu'une remarque sur les artistes et les galas pour que ses efforts s'évaporent en fumée, affirme le Post. «Assez de ces décennies d'apaisement. Il est temps qu'Ottawa fasse preuve de fermeté [tough-love] envers le Québec.» Mieux encore, écrit le quotidien, les conservateurs n'auraient rien à perdre à faire «la bonne chose», c'est-à-dire remettre au programme la reconstitution de la bataille des plaines d'Abraham, mettre fin à une politique officieuse accordant la moitié des contrats de défense au Québec (ce qui est faux), retirer au Québec son siège à la Francophonie et ainsi de suite. Ça ne plairait pas à grand monde au Québec, dit le Post, «mais au moins tout le monde dans le reste du pays n'aurait plus le sentiment de se faire avoir». (Oh, en passant, j'espère que vous avez noté ici l'effort d'équilibre, du genre exigé par le même journal au National Geographic...)

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mcornellier@ledevoir.com

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