La pire des options?

Produite au Québec, L'Agora fut rien de moins que la première encyclopédie virtuelle en langue française. Le créateur de cette encyclopédie aujourd'hui déclassée, Jacques Dufresne, s'interroge sur le rouleur-compresseur culturel que représente Wikipédia.

Un article sur les lettres de voyages à Florence d'Honoré Beaugrand, un autre sur Stendhal à Trieste. Un article sur Mgr Ignace Bourget, un autre sur sainte Élisabeth de Hongrie. Un article sur la pensée d'Hubert Reeves, un autre sur l'oeuvre de Giordano Bruno. L'Encyclopédie de l'Agora ratisse large à partir du Québec en présentant chaque fois le meilleur d'ici et d'ailleurs.

Encyclopédie participative de langue française également disponible gratuitement sur Internet, elle se présente comme beaucoup plus sélective (pour ne pas dire exigeante) que sa rivale, la géante Wikipédia.

L'Agora se réclame du vieux modèle encyclopédique, avec une hiérarchisation assumée des savoirs, et reproche à Wikipédia d'adopter une logique de fourre-tout, la pratique du bottin.

«Quand nous avons conçu ce projet, nous l'avons inscrit dans une perspective universelle», explique Jacques Dufresne, qui tient ce projet à bout de bras depuis plus d'une décennie avec sa femme, Hélène Laberge.

«Nous nous sommes dit: si on veut un jour que les Français s'intéressent à Jacques Ferron, il faut leur montrer d'abord qu'on connaît Victor Hugo aussi bien qu'eux.»

D'où ce nom de L'Agora, référant à l'antique «place de l'assemblée» des citoyens plutôt qu'à une réalité typiquement québécoise.

La version française de Wikipédia

Mais au bout de quelques centaines de dossiers peaufinés par les collaborateurs et appréciés par des francophones du monde entier, le beau projet a été carrément «aplati» par la version française de Wikipédia, un autre beau projet basé sur la gratuité, le bénévolat, la collaboration et l'échange.

Depuis, Wikipédia a en fait laissé en rade à peu près toutes les encyclopédies concurrentes, écrites et virtuelles, y compris les bicentenaires de France, d'Allemagne, du Danemark ou de Grande-Bretagne.

Lancé en 2001, Wikipédia est devenu incontournable, un des dix sites les plus visités du monde virtuel. C'est notamment parce que le moteur de recherche Google, carburant à la récurrence, lui accorde immanquablement la préférence, malgré le lancement de Knol, sa propre encyclopédie collaborative, en juillet dernier.

Domination sans partage

«Nous voguions allègrement, nous étions toujours les premiers sur Google, explique M. Dufresne. En très peu de temps, nous avons été expulsés par le tandem Google-Wikipédia. Pour moi, c'est la plus grande opération de domination culturelle d'aujourd'hui.

«Mes propos peuvent sembler dictés par le ressentiment, mais ce n'est pas le cas. J'apprécie beaucoup de choses dans Wikipédia et j'ai rêvé d'en faire un bon nombre moi-même. Seulement, il y a un enjeu philosophique capital dans ce combat qui mène au triomphe du savoir éclaté.

«Chacun peut y collaborer, avec parfois d'excellents résultats. Mais au total, on se retrouve avec une vision du monde non cohérente.»

Pire, pour le philosophe encyclopédiste, le tandem Wikipédia-Google a pour effet de renforcer l'éclatement du savoir, qui s'avère finalement la pire des options sur le plan intellectuel.

«À mon avis, il n'y a pas d'objectivité pure, mais il faut quand même exposer ses convictions et défendre certains principes. Je soutiens que si Socrate revenait aujourd'hui, il ne lutterait pas contre Protagoras mais contre le relativisme concentré dans cette source.»

L'Encyclopédie de l'Agora décrit ses propres options philosophiques dans une charte diffusée en ligne. Ses fins demeurent inébranlables. Les moyens, par contre, ont fondu. L'Agora a été soutenue par Québec, avec des subventions de 300 000 $, pendant deux ans, de 2002 à 2004.

Elle vivote toutefois sans subventions depuis le retour au pouvoir des libéraux.

Pourtant, concrètement, malgré la concurrence écrasante de Wikipédia, le site de l'Agora recevrait encore plus de visiteurs que celui de Bibliothèque et Archives Nationales du Québec.

Dans un but de repositionnement, le magazine trimestriel de L'Agora, fondé en 1993 (à 20 $ l'abonnement annuel), vient d'être remplacé par une lettre, un bulletin électronique gratuit.

Le portail Web du groupe espère devenir un relais vers d'autres projets encyclopédiques sur des thèmes spécialisés.

Le premier traite magistralement de la mort à travers les temps et les civilisations (agora.qc.ca/mort), avec les recherches réalisées depuis des décennies par le professeur Éric Volant, retraité de l'Université du Québec à Montréal.

«C'est notre chef-d'oeuvre, dit fièrement M. Dufresne, joint à sa résidence estrienne. Je connais des réalisations québécoises exceptionnelles de contenu savant sur Internet, comme le site sur les classiques des sciences sociales (classiques.uqac.ca) ou celui sur l'histoire du Québec (bilan.usher.ca).

«Il faudrait fédérer ce qu'il y a de meilleur. Je vois plus grand et je répète qu'il faudrait opposer à l'empire Wikipédia un réseau d'encyclopédies nationales conçues selon d'autres règles et principes.»
6 commentaires
  • Danielle Turcotte - Inscrite 7 février 2009 07 h 30

    Se souvenir de l'Agora

    J'avais oublié l'existence de ce site ! Merci de rappeler aux internautes, aux chercheurs d'informations que des réponses sérieuses peuvent répondre à leurs questions. Je suis allée faire un tour à l'Agora que j'avais ignoré depuis des lustres ; je suis restée bouche bée en lisant la mine d'informations sur la mort. Je me suis ensuite hâtée de m'inscrire afin de recevoir tous les mois les dernières nouvelles. J'ai une excuse pour avoir mis de côté un tel trésor : c'est la faute à Google qui m'envoie toujours à Wikipedia chaque fois que je le questionne. Grâce à monsieur Baillargeon, je pense que plusieurs parmi nous se souviendront du mot Agora à la prochaine recherche.

    Un petit message à monsieur Dufresne : continuer votre merveilleux travail. Pour me faire pardonner de mon ignorance non intentionnelle, je fais parvenir dès maintenant votre adresse à ma nièce qui fréquente le secondaire. Ces nombreuses recherches trouveront à l'avenir des réponses qu'elle appréciera. Je sais qu'elle transmettra ensuite votre adresse à ses collègues. C'est une bien petite contribution, mais de bouche à oreille, parfois la nouvelle fait boule de neige.

  • Luc Boyer - Inscrit 7 février 2009 09 h 35

    L'Agora, élitiste?

    J'ai déjà lu sur l'Agora une critique de Wikepedia à saveur amère mentionnant que cette dernière donnait des informations que tous ne devaient pas savoir. Mais je me trompe surement et j'en suis heureux.
    Ceci dit, le travail colossal dans cet encyclopédie est remarquable.Par contre leur moteur de recherche laisse à désirer. Ce matin je cherchais quelque chose à partir du terme "Acheron". Avec Google j'ai tout de suite des informations sur Wikepedia, sur l'Agora avec son moteur de recherche, rien.

    Voilà, il y a toujours place à l'amélioration.

    Luc Boyer

  • Michel Simard - Inscrit 7 février 2009 12 h 17

    Le rôle des distributeurs et de l'État

    Merci Stéphane Baillargeon pour cet article sur Agora, qui, le fera connaître, je l'espère, à de nouveaux usager

    Au début du développement d'Internet, des futurologues (oui ça existe encore même s'ils ne s'appellent plus comme ça - en réalité, c'est plutôt des idéologues) prétendaient combien Internet allait révolutionner le monde, permettre la démocratie et le développement de nouveaux réseaux en dehors des grands distributeurs du monde économique et social réel. Or, aujourd'hui, que constatons-nous ? Que le monde virtuel est également contrôlé par quelques groupes, qui peuvent être assimilés aux grands distributeurs de l'économie réelle. Et je ne vois pas que la démocratie se porte mieux en 2009 qu'en 1975.

    Tout cela pour en venir au rôle premier de l'État et des institutions "savantes", incluant la Grande Bibliothèque qui devraient au moins mettre des hyperliens visibles et faire de la promotion pour les encyclopédies virtuelles de qualité comme Agora, plutôt que mettre plein de contenus pas toujours pertinents ni intéressants.

  • Serge Proulx - Abonné 7 février 2009 15 h 38

    La nouveauté radicale de Wikipédia

    Il est certain que Wikipédia peut être attaquée sous plusieurs angles, en particulier celui de la fiabilité et de la désinformation : erreurs factuelles, danger de manipulation, danger de versions idéologiquement biaisées, contradictions entre les versions dans une langue et une autre pour un même article, risque de l'autopromotion qui s'affiche comme information, etc. Ces critères de fiabilité et de désinformation permettent d'évaluer cette encyclopédie en ligne à l'aune des encyclopédies traditionnelles. Mais ce qui apparaît fascinant avec Wikipédia, c'est ce qui est fondamentalement nouveau. L'article de Stéphane Baillargeon et plusieurs commentaires de lecteurs ont souligné la facilité avec laquelle quiconque peut corriger les erreurs repérées. Ceci constitue un premier trait de la nouveauté. Il y a aussi d'autres traits originaux qui méritent que l'on s'y arrête : ainsi, de nouvelles manières « d'écrire ensemble » apparaissent... Qu'est-ce que ces pratiques d'écriture collective signifient pour la production des savoirs aujourd'hui ? Et pour la société informationnelle de demain ? Pouvons-nous identifier les mécanismes de régulation propres à ces pratiques de co-écriture qui se mettent en place ? Par exemple, des chercheurs introduisent sciemment des erreurs de manière à suivre les processus d'auto-correction et d'auto-régulation présents dans le dispositif. Et où se situe dorénavant l'autorité ? Ces pratiques collectives de production de savoirs représenteraient-elles une manière « citoyenne » de contester l'autorité des experts ? Une autre piste intéressante à suivre : en s'interrogeant sur les motivations des contributeurs, on se rend compte que plusieurs contributeurs désirent « communiquer leur passion » quant à un objet particulier de connaissance, que ce soit les papillons ou un obscur personnage historique... Nous retrouvons là l'expression d'un esprit libertaire ayant été à la source du phénomène Internet (esprit libertaire des hackers enchevêtré paradoxalement au projet des militaires).
    Serge Proulx, LabCMO, UQAM

  • Khayman - Inscrit 8 février 2009 10 h 26

    Argument d'autorité

    J'aimerais bien que M. Dufresne m'explique (ou, s'il n'a pas le temps, qu'il me donne des publications crédibles sur le sujet) ce qu'il entend par « l'éclatement du savoir » (mon courriel est au bas de mon intervention). Ainsi, on pourrait voir si cette notion est bien assise, ou plutôt si elle est un alibi rationnel cachant une amère déception de la mort « visuelle » de l'Agora.

    Peu de précurseurs du Web 2.0 acceptent le déclassement de leur « produits ». Parlez-en à Jean-Marie Tremblay, fondateur de la bibliothèque numérique « Les Classiques des sciences sociales » et grand détracteur de la bibliothèque numérique Wikisource...

    Pour un philosophe, lancer un concept tel « l'éclatement du savoir » sans l'expliquer me semble très proche de l'argument d'autorité. Sur Wikipédia, il faut soutenir ses affirmations et les argumenter, ce qui fait en sorte, entre autres, que les wikipédiens (et les autres adeptes du Web 2.0) sont moins sensible à ce sophisme...