Le Devoir tourne la page de l'imprimerie de Saint-Jean

Hormis l’équipe de rédaction du Devoir, les pressiers sont les premiers à avoir les scoops du lendemain.
Photo: Jacques Nadeau Hormis l’équipe de rédaction du Devoir, les pressiers sont les premiers à avoir les scoops du lendemain.

L'aventure aura duré neuf ans, mais le temps est venu de tourner la page. Pour encore mieux servir ses lecteurs, Le Devoir sera désormais imprimé à deux endroits différents, soit sur les presses ultramodernes d'Imprimerie Mirabel inc. pour les régions de Montréal et de l'Ouest du Québec, et sur celles du Journal de Québec pour les régions de la Capitale nationale et de l'Est du Québec. Avant que ne débute cette nouvelle ère, notre quotidien centenaire souhaite lever son chapeau aux oiseaux de nuit qui ont rendu possible la livraison d'un journal de qualité durant toutes ces années. Petite incursion dans l'univers de l'imprimerie de Saint-Jean-sur-le-Richelieu.

«La une!» Le cri du chef de pupitre retentit dans la salle de rédaction du Devoir, rue de Bleury, au centre-ville de Montréal. C'est le signal que le directeur adjoint à la production peut maintenant transmettre à l'impression la première page du journal, la seule qui manque pour compléter l'édition du lendemain. À l'autre bout de la chaîne de production, à des kilomètres du quartier général du Devoir, l'imprimerie Quebecor de Saint-Jean-sur-le-Richelieu se met en branle.

Lors du passage de l'équipe du Devoir, Jasmin Desnoyers était à son poste chez Quadro Couleur, petite entreprise adjacente à l'imprimerie qui se charge du travail de «pré-presse». Il devait être environ 20h50. Scrutant attentivement les pages reçues par voie électronique, Jasmin Desnoyers tentait d'en détecter les anomalies. Outre les fichiers corrompus, il arrive que les photos en RGB (red-green-blue) à l'écran ressortent toutes bariolées à l'impression réglée dans le format CMYK (cyan, magenta, jaune et noir). Parfois, ce sont les publicités qui s'affichent mal et n'apparaissent pas au bon endroit. Mais le tout est aussitôt corrigé pour être envoyé aux presses. «Je vérifie si les pages sont belles et je vous sauve même la vie parfois s'il y a des fautes d'orthographe que vous n'avez pas vues!», lance M. Desnoyers, sourire en coin.

Vient ensuite la fabrication des plaques, ces minces feuilles de métal qui serviront en quelque sorte de matrices pour l'impression. «Un brûleur électronique fixe l'image et l'écriture sur la plaque. Tout est maintenant pixellisé et positionné au micron, ça fait des images plus propres», explique Daniel Robert, directeur des opérations à l'imprimerie de Saint-Jean. «La partie brûlée va retenir l'encre tandis que la solution fontaine [formée d'eau et de produits chimiques] va l'empêcher de se répandre ailleurs et de "beurrer" la page, comme on dit dans le jargon.» Avant, l'artisan devait littéralement tout «bricoler» à la main, découper et coller les petits films. Mais depuis 2000, cette nouvelle technologie est venue révolutionner le travail à l'usine de Saint-Jean.

L'art d'imprimer un journal de qualité

Il est maintenant 21h30. À cette heure, la première plaque doit absolument être livrée. Dans l'usine, les presses se mettent à tourner. Vieille comme le monde, la méthode des rouleaux presseurs est encore la plus efficace. Ils écraseront le papier qui défile à une vitesse folle pour l'imprégner de quatre couleurs différentes, les unes après les autres. Une odeur acidulée flotte dans l'air. Et le bruit infernal résonnera toute la nuit entre ces quatre murs bétonnés.

Pouvant aller jusqu'à 30 000 copies par heure en moyenne, il faudra néanmoins une heure pour imprimer les 10 000 copies de la première édition du Devoir, mais environ deux heures trente pour imprimer tout le journal. Si tout va bien, le quotidien de la rue de Bleury sera fin prêt vers 1h30 du matin. Les camions qui ne seront pas déjà partis vers les contrées de l'Est iront alors livrer les nouvelles fraîches là où les lecteurs de la province n'auront pas été desservis.

Une équipe de sept pressiers supervisée par le contremaître Claude Plouffe s'active autour du monstre de ferraille vieux de 40 ans. Avec en moyenne dix années d'expérience, ces hommes travailleront trois nuits consécutives de 19h à 7 heures le lendemain matin avant d'être relevés par une autre équipe. Pour Le Devoir, on s'applique. Le dosage d'encre est un art. «On fait attention au registre. Le noir doit être riche», explique Stéphane, l'un des chefs pressiers. «Les gars ont à coeur d'imprimer un beau Devoir parce que c'est un journal de prestige», souligne pour sa part Daniel Robert. Hormis l'équipe de rédaction du Devoir, les pressiers sont les premiers à avoir les scoops du lendemain. Ont-ils le temps de lire les manchettes? «On n'a pas le droit», plaisante l'un des pressiers. «Sérieusement, on lit les titres.»

L'imprimerie, dont 55 % de sa production est destinée à des clients américains, possède divers contrats, dont Le Canada français, des hebdos de la Rive-Sud et des produits du Reader's Digest. Il livre également chaque semaine deux millions de livres de jeux comme le Sudoku et les mots cachés pour un client américain. Mais sa fierté reste Le Devoir. «On fait tout pour préserver son image de qualité. On est tristes que vous partiez. On avait une fierté à dire que c'était imprimé ici, à l'usine de Saint-Jean», commente M. Robert.

Deadline et bris mécanique

Les exigences y étaient toutefois élevées. «Respecter le deadline, c'était notre défi à tous les jours», rappelle Éric, l'un des pressiers. Malgré toute la meilleure volonté du monde, il arrive — bien que rarement — que le journal ne soit pas prêt à temps. Daniel Robert se rappelle un bris mécanique qui avait coûté cher à son imprimerie, il y a deux ans. L'édition du samedi du Devoir avait été distribuée en kiosque plus tard en après-midi et livrée le dimanche matin seulement aux abonnés. «On n'est jamais à l'abri», constate M. Robert. En revanche, l'imprimerie Saint-Jean a déjà «sauvé la vie» d'autres journaux. Il y a à peine quelques semaines, le quotidien La Presse a demandé un coup de main aux pressiers de l'usine de Saint-Jean pour des cahiers qui n'avaient pas pu être imprimés en raison de l'effondrement d'un toit chez Transcontinental, l'imprimeur concurrent de Quebecor.

À 21h50, l'objectif de ce lundi soir de semaine était atteint: les 10 000 premiers exemplaires du Devoir étaient prêts à livrer. Daniel Robert pousse un discret soupir de soulagement. L'équipe du Devoir s'apprête à partir. Au même moment, l'alarme qui marque l'arrêt des presses retentit. Le transfert des gros ballots de papier d'Abitibi Bowater n'a pas réussi et le papier a cassé. «Le papier, c'est presque une science pour les pressiers. Je ne m'inquiète pas», déclare aussitôt M. Robert, confiant. La production est momentanément arrêtée, mais elle aura tôt fait de reprendre pour imprimer les quelque 25 000 exemplaires restants du quotidien que l'imprimerie de Saint-Jean aura été si fière d'imprimer pendant toutes ces années.

Le nouveau Devoir

À partir de l'édition du samedi 3 janvier, Le Devoir sera donc imprimé tous les soirs à deux endroits différents au Québec, soit à Mirabel pour les lecteurs qui habitent la région métropolitaine et celle de l'Ouest du Québec, et à Québec pour les lecteurs de la Capitale nationale et de l'Est. Grâce à ce changement majeur auquel la direction du journal rêvait depuis longtemps, les abonnés de partout au Québec recevront une édition plus complète dès la première fournée, dont l'heure de tombée sera reportée à 22h45 au lieu de 20h50. Quant aux abonnés de la région métropolitaine, ils recevront, comme par la passé, la dernière édition du Devoir imprimée au début de la nuit.

Voilà une opération d'envergure dont les lecteurs du Devoir sauront apprécier les avantages aussitôt franchie la période d'ajustement nécessaire à l'atteinte des plus hauts standards de qualité d'impression et de contenu qui ont toujours fait la réputation du Devoir.
9 commentaires
  • Maisonneuve - Inscrit 31 décembre 2008 07 h 14

    La petite vie

    Intéressant reportage sur la petite vie d'un bon journal,
    ce reportage me fait mieux apprécier le travail indispensable
    des artisans du Devoir.

    Pierre Guay, Montréal

  • Jean-Guy Dagenais - Inscrit 31 décembre 2008 07 h 20

    Le Devoir en marche

    Je suis heureux de voir ''MON'' journal progresser. Merci à la ''gang'' de St-Jean-sur-Richelieu. Aux nouvelles équipes un défi de constance et de qualité à relever.
    Bonne Année à tous.

  • BERTRAND LEGER - Inscrit 31 décembre 2008 09 h 09

    Bravo les gars !

    J'ai travaillé 25 ans dans l'imprimerie. Ce que les gars de St-Jean arrivent à faire pour chaque édition du journal Le Devoir est fantastique, compte tenu de l'âge de leur presse. Il n'y a pas de place pour les débutants dans ce métier !

  • Pierre Samuel - Abonné 31 décembre 2008 09 h 51

    Le Devoir: Ce phare indispensable!

    Il est également de bon ton en cette fin d'année de féliciter et remercier chaleureusement tous les artisans du Devoir, cette institution très bientôt centenaire (en 2010) qui, au cours de ce siècle, a su demeurer contre vents et marées ce phare indispensable d'une information libre et indépendante! Bonne chance dans la conquête de vos nouveaux horizons à l'avènement de vos célébrations de plus en plus prochaines!

  • Marc Gendron - Inscrit 31 décembre 2008 14 h 32

    Grâce à vous tous...

    Merci à tous les gens du métier: journalistes, personnel administratif, vendeurs, pressiers, livreurs, camelots de nous livrer un Devoir de qualité qui demeure, pour ma part, une fierté depuis 1956.

    Bonne Année artisans du Devoir!