Culture : l'épreuve de la dématérialisation

Après un siècle de publication traditionnelle, The Christian Science Monitor (CSM) a annoncé le mardi 28 octobre qu'il cesserait de publier en semaine sur le bon vieux support papier pour se concentrer uniquement sur une version en ligne de son journal réputé excellent. Cette dématérialisation ferme la marche d'une lente et longue déliquescence de la très sérieuse publication, passée de 220 000 exemplaires quotidiens en 1970 à tout juste 50 000 aujourd'hui. La décision stratégique annonce aussi de profonds bouleversement en cours et à venir dans le secteur parmi les plus fragiles des industries culturelles ébranlées par la révolution numérique.

D'autres publications ont déjà fait le saut vers l'Internet avant le Christian, Le Capital Times du Wisconsin, par exemple. Le CSM est cependant le premier journal à ce point prestigieux à tenter le coup. Et encore, il peut oser le pari parce qu'il tire la majorité de ses revenus des abonnements plutôt que de la publicité et que la publication liée à une Église ne cherche pas nécessairement le profit.

Le plongeon ne sera pas aussi simple pour les autres journaux du monde, eux aussi plombés par une convergence de facteurs: vieillissement du lectorat, désintérêt généralisé des jeunes pour l'information, concentration des titres, développement des plates-formes numériques. Sans oublier la crise financière et économique, bien sûr. Le 9 décembre, Tribune Co., le groupe de presse du milliardaire américain Sam Zell, se plaçait sous la protection de la loi sur les faillites. Le Chicago Tribune et le Los Angeles Times sont maintenant menacés. À peu près en même temps, le New York Times annonçait avoir hypothéqué son tout nouveau tout beau siège social pour faire face à une crise de liquidités. Le système craque de partout.

Le disque

La dématérialisation ébranle ce monde. La mort du disque compact semble inévitable à moyen terme. Le 5 mai, le groupe Nine Inch Nails rendait disponible gratuitement son dernier album (The Slip) sur son site. Même les vieilles galettes ne trouvent plus preneur. En décembre, un important revendeur de disques usagers de Montréal annonçait qu'il fermait un de ses deux magasins de l'avenue du Mont-Royal. Quel ado va payer 10 $ pour une réé-

dition des grands succès de Cayouche, Messiaen ou Led Zeppelin quand il peut télécharger toute leur discographie

gratuitement?

La grande toile mondiale donne accès à une infinité de contenu, du pire et du meilleur, bien sûr, tout Platon, comme un million de totons. Mieux: l'ordinateur permet maintenant la convergence des contenus, déjà les vidéos, la télé et la musique, bientôt le cinéma et toute la littérature.

Car voilà un autre date à retenir dans ce bilan de l'année culturelle à l'ère du numérique: le nouveau départ du livre électronique, qui risque, cette fois, d'être le bon. L'autre fois, il y a très, très longtemps, en 2000, le prototype de la maison française Cytale (le CyBook) pesait près d'un kilo et ne pouvait contenir que 15 000 pages, le pôvre. Le désintérêt public força Cytale à fermer ses propres vrais de vrais livres comptables en moins de deux ans.

Voilà les empires

Le renouveau passe maintenant par les empires Sony (lié à Hachette) et Philips ou par la société française Bookeen (et son fonds Gallimard), gage du sérieux de la détermination à faire basculer ce monde à son tour. Les nouveaux appareils de lecture ne pèsent presque plus rien et se vendent moins de 500 $, pour une capacité de stockage hallucinante totalisant des dizaines d'ouvrages. À la foire de Francfort, en octobre, la plus grande manifestation commerciale de l'édition mondiale, 40 % des professionnels ont estimé que les ventes de livres téléchargeables (entre 5 et 15 $ l'unité) l'emporteraient sur celles des livres traditionnels d'ici une décennie. Et les premières vont tuer les secondes.

La révolution a déjà emporté le secteur encyclopédique, maintenant quasi entièrement numérisé et uniquement disponible en ligne. La version de l'encyclopédie Larousse est passée par cette trappe en mai. Le secteur du manuel scolaire tombera bientôt à son tour. Après tout, pourquoi forcer les élèves à charrier des kilos de papier quand un petit écran peut faire l'affaire? En France, le ministère de l'Éducation nationale vient d'ailleurs d'annoncer que des clés USB contenant des encyclopédies et des dictionnaires seraient distribués à tous les enseignants en 2010. Les romans et les autres objets de papier concentrant la dimension symbolique, pour ne pas dire sacralisée, du livre, suivront au fil des améliorations techniques et financières, mais aussi avec la mutation des habitudes de lecture.

À terme, cette mutation fondamentale va elle aussi transformer de fond en comble le secteur de la distribution. Les librairies indépendantes semblent particulièrement menacées et il serait étonnant de ne pas voir les effets dévastateurs sur ce secteur névralgique de la culture d'ici quelques années à peine, voire dès 2009...

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