Revue de presse - Un pays sur la corde raide

Harper joue avec le feu en agitant le spectre de l'unité nationale pour attaquer la coalition du PLC et du NPD. L'idée est revenue sans arrêt cette semaine dans certains éditoriaux canadiens-anglais, mais d'autres sont venus lui fournir des renforts.

Le Toronto Star affiche son irritation devant l'insistance de Harper de parler d'«une coalition séparatiste». «C'est une tactique dangereuse car elle risque d'animer un ressentiment contre le Canada au Québec et des sentiments anti-Québec dans le reste du pays. On pourrait se retrouver avec une crise d'unité nationale en plus d'une crise économique.» Le Star ne peut croire que le premier ministre ait tenté d'effrayer les citoyens en parlant d'une «trahison envers le pays» de la part des libéraux. Favorable à la coalition malgré ses nombreuses faiblesses, le quotidien rappelle que la coopération et la concertation avec tous les partis en présence devraient être la norme dans un Parlement minoritaire. «Suggérer que la coalition est une conspiration pour briser le Canada est non seulement faux, mais une insulte à l'intelligence des Canadiens.»

Tout aussi indigné, le Halifax Chronicle-Herald rappelle comment les conservateurs se sont moqués de Stéphane Dion durant la campagne, après que celui-ci eut dû reprendre plusieurs fois l'enregistrement d'une entrevue. Ils avaient alors dit qu'une fois au gouvernement, on n'avait pas la possibilité de se reprendre. Or, indique le quotidien, c'est exactement ce que le premier ministre a fait en demandant à la gouverneure générale de proroger la session parlementaire. Le Herald a conseillé à la gouverneure générale de ne pas accepter cette requête destinée uniquement à protéger le gouvernement de la défaite. L'accepter, prédisait le quotidien, ne ferait que plonger le pays dans deux mois d'instabilité et d'attaques vicieuses. «Soyons crus. M. Harper lui-même est devenu une force erratique et entêtée porteuse d'instabilité.» Selon le Herald, Harper personnifie la crise actuelle.

On s'enflamme

Le ton dans les six principaux journaux de la chaîne SunMedia était tout autre. Les éditoriaux uniques, signés par différents chroniqueurs, invitaient à monter aux barricades pour défendre le gouvernement conservateur et s'opposer à l'alliance entre libéraux, néodémocrates et bloquistes. Jose Rodriguez parlait même de coup d'État. «Ce trio agit plus ou moins comme une junte d'Amérique centrale, les jolis uniformes et les fusils en moins.» Son collègue, Lorrie Goldstein, s'est chargé de fournir aux lecteurs de tous les journaux de la chaîne les coordonnées de la gouverneure générale afin qu'ils lui demandent d'accepter la requête de M. Harper de proroger la session. Selon lui, la coalition a toujours voulu un vote de confiance rapide afin de ne pas laisser aux Canadiens le temps de faire entendre leur opposition. Goldstein a commencé la semaine en disant être persuadé qu'il y a eu une entente secrète entre le PLC, le NPD et le Bloc, «des séparatistes déterminés à détruire le Canada». Selon lui, «notre souveraineté est en jeu», rien de moins, et les politiciens jouent «à la roulette russe avec le Canada».

Selon le National Post, il fallait proroger. Le temps n'est pas venu pour des élections et il ne faut surtout pas confier le pouvoir à la coalition, surtout avec les bloquistes dans les parages. Le Post est revenu sur le sujet à maintes reprises. «Ceci est une tache permanente sur l'héritage politique d'un homme dont, autrement, on se serait souvenu comme d'un ardent défenseur du fédéralisme.» Dans un autre texte, le Post parle d'une «outrageante trahison». Le Post rejette l'accusation de coup d'État mais s'interroge sur la légitimité d'un gouvernement formé de partis qui viennent tout juste de mordre la poussière. En plus, il craint que le Bloc ne gagne ainsi en importance au Québec tout en accroissant les tensions avec le reste du pays. «La coalition pourrait être le plus gros présent jamais reçu par les séparatistes. Cela constitue en soi une raison suffisante pour tuer le projet dans l'oeuf.»

Aux urnes

S'il ne s'en était tenu qu'au Winnipeg Free Press, le premier ministre aurait été forcé de tendre la main à l'opposition avant lundi. Sinon, de faire face au vote de confiance qui s'annonçait. Pas question de prorogation pour gagner du temps. Le WFP convient que donner le pouvoir à la coalition aurait offensé bien des Canadiens qui n'ont jamais cru voter pour cela. Par conséquent, en cas de défaite du gouvernement, le quotidien aurait recommandé un retour aux urnes afin de laisser aux Canadiens une chance de se prononcer. Car pour le Free Press, la coalition reste une «collection d'opportunistes en quête de pouvoir». Il ajoute: «Le coût et les inconvénients d'une élection est un faible prix à payer pour servir la démocratie.»

Le Vancouver Sun était tout aussi prêt à des élections, advenant un refus de la gouverneure générale de proroger la session et une défaite du gouvernement lundi. Tout, dit le Sun, sauf la coalition, cette «alliance impie». «Ne reste-t-il pas un seul patriote canadien au sein des caucus libéral et néodémocrate?», demande le quotidien, qui les soupçonne de souffrir d'une trop grande soif de pouvoir.

L'Edmonton Journal n'adopte pas du tout le ton virulent de la plupart des médias de l'Ouest. Il reconnaît que cette coalition représente un risque, mais sûrement pas un coup d'État puisque les trois partis contrôlent la majorité des sièges aux Communes. Le Journal rappelle que ce n'est pas parce qu'un parti a plus de sièges qu'il contrôle le gouvernement, mais bien parce qu'il a la confiance de la majorité des élus. Selon le Journal, refuser de se plier à la volonté de la majorité de la Chambre, comme le fait Harper, pose davantage de questions sur le plan constitutionnel. Ça n'empêche pas le quotidien d'approuver la tentative de Harper de gagner du temps, à condition que ce soit pour corriger le tir et adoucir le ton.

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