Télévision - Dans les coulisses du Conservatoire

Cocon protecteur pour quelques-uns de ses pensionnaires, lieu de torture psychologique pour d'autres, l'école de théâtre reste entourée, pour les néophytes, d'une aura de mystère. Le récent documentaire J'me voyais déjà, présenté au Cinéma ONF le mois dernier, permet une plongée dans cet univers fascinant et parfois cruel. Le film suit, sur une période d'un an, une dizaine de finissants du Conservatoire d'art dramatique de Montréal.

Au fil de leur ultime année de formation, les apprentis comédiens montent des productions et terminent leur préparation avant d'affronter le marché du travail. Mais ce n'est pas tellement les apprentissages techniques que la caméra et le micro du réalisateur Rachid Bensaddek (Cirque du Soleil: sans filet) ont tenté de capter. On assiste bien à quelques répétitions et enchaînements de spectacles, mais J'me voyais déjà s'attarde plutôt à recueillir les états d'âme des futurs comédiens, leurs aspirations, leurs craintes.

L'équipe de tournage a également suivi Mathieu, un diplômé du Conservatoire qui a décroché dès sa sortie un contrat dans une production de théâtre jeunes publics. Si l'homme dans la vingtaine ne se berce pas d'illusions, il se montre confiant en l'avenir, même lorsque l'absence de nouveaux engagements l'oblige à retourner travailler dans des cafés ou des restaurants. Débrouillard, il se dit artiste avant d'être comédien et semble déterminé à créer ses propres projets, notamment grâce à sa guitare et à son ordinateur transformé en studio d'enregistrement portatif.

De leur côté, Marie-Michèle et Benoît, tous deux originaires de la Beauce, s'installent à Montréal afin de préparer leur entrée dans une école de théâtre. Ils se prêtent au grand jeu des concours d'entrée, véritable cirque qui les conduit dans les cégeps, les deux conservatoires et l'École nationale de théâtre. Évidemment, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus: selon le directeur intérimaire du Conservatoire de Montréal, l'établissement reçoit entre 300 et 350 demandes par année alors qu'il n'y a que dix places disponibles. «Je sens que ma vie est en stand-by», confie Benoît, alors qu'en avril, il ne sait toujours pas s'il amorcera la prochaine année à Montréal, à Québec ou à Sainte-Thérèse.

Cette attente souvent anxieuse est l'un des deux aspects de la vie de comédiens que J'me voyais déjà fait ressortir avec le plus de force. Pour les aspirants qui attendent la réponse à leur demande d'inscription comme pour les étudiants à la recherche d'un agent et d'un premier contrat, le destin semble toujours être entre les mains de quelqu'un d'autre. Stéphanie considère comme une chance le fait de pouvoir jouer tous les jours au Conservatoire, alors qu'une fois dans la jungle du métier, les périodes d'inactivité seront peut-être nombreuses et aliénantes. Même chose pour Mathieu, qui participe à plein de petits projets s'échelonnant sur quelques semaines sans jamais savoir s'il trouvera quelque chose après.

Le second thème qui traverse le documentaire reste ce difficile équilibre entre la compétition individuelle et le fort sentiment d'appartenance à cette collectivité qui se développe au sein d'un tel microcosme. Lorsque les finissants reçoivent les résultats de leur première évaluation, certains sont satisfaits, d'autres atterrés, quelques-uns réussissent à prendre les remarques parfois dures avec philosophie ou avec le sourire. Il semble surtout pénible de digérer la nouvelle, ou de cacher sa joie, devant les autres. Autre exemple, lorsque deux copines auditionnent pour le même rôle, elles savent très bien que, si l'une d'entre elles l'obtient, l'autre se retrouvera les mains vides, ce qui ne va pas sans engendrer quelques tensions.

Grâce à une approche assez intimiste sans être trop racoleuse, Bachir Bensaddek et son équipe nous permettent de pénétrer dans cet univers clos où les bonheurs comme les peines semblent être multipliés par dix en intensité. À voir pour ceux qu'un tel cheminement attire, mais aussi pour la fraîcheur et l'authenticité qui se dégagent de ce portrait sensible.

J'me voyais déjà - Artv, dimanche à 18h30