Le salon de la race dans les salons du peuple

Premier ministre en 1978, René Lévesque, ancienne vedette de la télévision, était convaincu des vertus du petit écran. Selon son attachée de presse, Gratia O’Leary, Lévesque appréciait la télévision parce qu’elle «rapprochait la populatio
Photo: Premier ministre en 1978, René Lévesque, ancienne vedette de la télévision, était convaincu des vertus du petit écran. Selon son attachée de presse, Gratia O’Leary, Lévesque appréciait la télévision parce qu’elle «rapprochait la populatio

Québec — Il y a 30 ans aujourd'hui, on espérait beaucoup de l'introduction de la télé à l'Assemblée nationale. Mais comme souvent, l'innovation technologique n'a pas exactement donné les résultats attendus.

Premier ministre en 1978, René Lévesque, ancienne vedette de la télévision, était convaincu des vertus du petit écran. Selon son attachée de presse, Gratia O'Leary, Lévesque appréciait la télévision parce qu'elle «rapprochait la population de ses représentants, leur donnait l'occasion de les voir, de les observer ; il répétait [...] que l'oeil de la caméra, cruel et révélateur, permet de déceler très vite le degré de sincérité». Dans l'opposition, le PQ avait d'ailleurs pressé le gouvernement de télédiffuser les débats parlementaires. En 1971, dans une question à ce sujet, le député Robert Burns soutenait que cela a «l'effet d'enlever un peu de bouffonnerie dans les débats». (Tel que cité dans l'incroyable livre de Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn St-Pierre, Québec, quatre siècles d'une capitale, 2008, p. 527-529.)

Le député et poète Gérald Godin, dans un rapport ministériel, a cette fabuleuse phrase: «Nous voulons faire entrer le salon de la race dans les salons du peuple.» Il signale qu'après «avoir fait entrer Gutenberg au Parlement en 1963, nous faisons maintenant entrer McLuhan».

Il faut revoir les premières minutes de travaux télédiffusés pour comprendre à quel point, dans tous les partis, on fondait beaucoup d'espoir sur l'effet télévision. Les échanges de cette journée «téléhistorique» seront d'ailleurs rediffusés aujourd'hui même à 14h sur le canal parlementaire (et rediffusés les prochains jours ainsi que sur Internet, www.assnat.qc.ca).

En 1978, c'était à «Radio-Québec» qu'on avait pu voir et entendre le doyen de l'époque à l'Assemblée, le leader unioniste Maurice Bellemare, lancer, avec son inimitable éloquence: «Durant toute ma carrière, je n'ai jamais vu autant d'éclairage et autant de beaux hommes comme j'en vois devant moi, si bien habillés. Il y a eu un concours de beauté dernièrement, j'espère, parce que tout le monde est arrivé avec de beaux habits neufs. Il n'y a plus de chemise à carreaux, il n'y a plus de jeans nulle part. [...] On a de la difficulté à reconnaître le pouvoir [les élus péquistes], maintenant qu'ils sont tous astiqués d'une nouvelle manière!»

L'envolée est connue. Mais on oublie souvent la suite: la télévision annonçait «plus de dignité» dans les travaux, «plus de préparation et moins d'improvisation», ce qui allait revaloriser notre parlementarisme. Enfin, les visages des élus allaient «être connus du public», disait-il.

Spectularisation

Précisément à cause de cela (la fabrique de vedettes), certains, chez les journalistes (ah! ces rabat-joie), sont sceptiques. Le bien nommé Gilles Lesage, correspondant parlementaire de 1968 à 1999 (presque toujours au Devoir), se rappelle qu'à l'époque, il craignait qu'on cède à l'injonction ironique d'Yvon Deschamps: «On ne veut pas le savoir, on veut le voir!»

Plusieurs s'inquiètent de voir la joute parlementaire tourner un spectacle. D'ailleurs, dès les débuts, on balise de manière serrée les mouvements de caméra. Pas de «reaction shot», comme on dit en théorie du cinéma. Autrement dit, pas question de voir la réaction que provoquent les propos de celui qui a la parole, sauf peut-être dans des plans d'ensemble, de toute manière trop larges pour pouvoir détecter quoique ce soit. Historien à l'Assemblée nationale, Gaston Deschênes se souvient que certains parmi les premiers réalisateurs, qui espéraient beaucoup de l'émission de télévision que pourrait devenir l'Assemblée nationale, ont rapidement déchanté. «On pensait même attirer des vedettes pour présenter les travaux!» Il fallut du reste étendre l'immunité parlementaire pour les «paroles prononcées en Chambre aux producteurs, diffuseurs, témoins et parlementaires, après avoir installé l'équipement», raconte St-Pierre.

Ministre d'État à la Réforme électorale dans le cabinet Lévesque, Robert Burns fut responsable de la télédiffusion des médias. Il se souvient que c'est davantage dans les rangs du Parti québécois que «chez les amis libéraux et unionistes d'en face» que l'on craignait l'avènement de la télévision. «Les réfractaires se disaient que l'opposition allait en profiter plus que le gouvernement», se remémore-t-il.

La télédiffusion a-t-elle rendu les travaux plus dignes? L'habitude britannique de taper sur les bureaux au lieu d'applaudir a disparu: «Il y a eu des tests de son et c'était assourdissant», rappelle Jocelyn St-Pierre. Au départ, les élus ont évité pendant un temps les invectives. Mais le naturel est vite revenu au galop. Jean-Pierre Charbonneau, élu en 1976, se souvient du passage d'un salon vert non filmé à un salon bleu (pour la télévision de l'époque, le bleu, c'était l'idéal) aux travaux télédiffusés: «Les élus se sont rapidement habitués. Et très vite, ils ont oublié ou presque qu'ils étaient filmés. Même que quand j'étais président, je devais leur rappeler que les citoyens pouvaient les voir et qu'ils ne seraient pas fiers...»

Gaston Deschênes craint pour sa part que ça n'ait rendu les débats plus partisans. Il remarque cet effet aujourd'hui dans les commissions parlementaires, qui sont à peu près toutes télédiffusées. Mais Jean-Pierre Charbonneau n'est pas d'accord et estime que c'est là une richesse. D'ailleurs, le 3 octobre 1978, le leader de l'opposition libérale, Jean-Noël Lavoie, s'était dit déçu que les travaux de commissions ne soient pas diffusés.

Plusieurs estiment que toute cette diffusion a fait connaître les travaux de l'Assemblée de manière remarquable. «Cela a aboli les distances», note Joselyn St-Pierre. «Avant, pour un citoyen de l'Abitibi ou de Gaspésie, suivre les débats de l'assemblée était impossible. Et venir à Québec pour cela? C'est quand même un progrès.»

Les cotes d'écoute? On ne les mesure pas, répond-on à l'Assemblée nationale. «On m'a déjà parlé de 50 000», se souvient vaguement Jean-Pierre Charbonneau. «Mais on ne comptait pas les reprises!»

Gisèle Gallichan, elle-même ancienne journaliste de télé (à Radio-Canada et à TVA) et qui a produit des capsules d'information sur la vie parlementaire (une nouveauté) pour la diffusion des débats, se réjouit des nombreux échos qu'elle en reçoit. De plus, les élus racontent souvent être surpris que des gens leur parlent, à l'épicerie, au garage ou dans la rue, d'une récente intervention.

Peut-être finalement que le leader péquiste Claude Charron avait raison, il y a 30 ans, lorsqu'il a dit: «L'avènement de la télévision à l'Assemblée n'est pas l'avènement de la démocratie en soi, [...] il s'agit là d'un élément essentiel pour l'exercice de la démocratie chez nous, puisque, à sa façon — bien sûr, sans remplacer l'aide indispensable et sacrée de ceux qui font profession d'analyser et de commenter nos travaux —, il s'agit d'assurer le droit de la population à l'information.»