Journalisme - Les coulisses des événements

En 2004, en Haïti, l'assistante de Michel Jean, envoyé spécial de la télévision de Radio-Canada, lui fait une révélation: «Aristide est parti... Les Américains l'ont emmené.» Ça ne se dit pas. L'ambassade canadienne confirme que le président a quitté Haïti. Jean a un scoop acceptable. Mais ses patrons tergiversent, si bien que l'Agence France-Presse le devance. Une frustration de plus dans un pays où, la nuit, seuls les riches ont de la lumière.

Lorsque le soleil se couche à Port-au-Prince, le monde entier semble vivre à un rythme plus lent et endurer avec nonchalance les déceptions. Le journaliste frustré devient alors philosophe. «Un million de personnes, et pourtant on discerne à peine quelques lumières allumées dans toute la ville», note Michel Jean dans Envoyé spécial, recueil de dix récits inspirés de son métier de reporter.

Il sait que l'électricité est «le privilège des seuls qui peuvent se payer les génératrices nécessaires». De petits détails du même genre rendent éloquentes quelques-unes des histoires qui autrement le seraient beaucoup moins. Le professionnalisme de Jean n'interdit pas ces rares moments de poésie qui nous dévoilent un homme trop ému pour juger du haut de ses certitudes les cultures étrangères vers lesquelles on le catapulte.

À la nuit de Port-au-Prince, peut-être la plus sombre des nuits urbaines du globe, s'oppose l'éclat invraisemblable de la blancheur du linge qu'obtiennent les Haïtiennes en faisant la lessive dans le délabrement. Jean s'en émerveille.

Il s'attriste des malheurs d'un chien famélique «dont le seul tort était d'être là». Des étudiants contestataires battent la bête à mort en criant: «Aristide est un chien.» Folie du vaudou? Sans prendre parti, le journaliste estime que cette scène dégoûtante «illustre mieux que tout la rancoeur qui ronge l'âme haïtienne, une colère nourrie de deux cents ans de tyrannie».

Pourquoi se surprendre qu'Aristide ait des Chimères et que certains de ses adversaires dirigent une Armée cannibale? Et, dans un monde rempli de contrastes et d'absurdités, fallait-il s'étonner que, le 11 septembre 2001, l'envoyé spécial ait pu constater, en quittant le Québec pour traverser l'État de New York, que l'Amérique profonde ignorait encore ce qui venait de se passer?

Voir des coulisses les grands événement permet à Jean d'écrire ce beau mot audacieux: «New York brûle et la campagne dort.» Au Sri Lanka, à la suite du tsunami de 2004, il ne craint pas de souligner que, si les hommes restent amorphes en contemplant la mer, c'est qu'ils espèrent que les vagues ramèneront les femmes saines et sauves, comme l'évoque le récit légendaire d'une catastrophe semblable survenue là-bas il y a plus de vingt siècles!

Michel Jean aura découvert que les à-côtés en disent davantage que les événements eux-mêmes. Le journalisme passe parfois de la nouvelle à l'illumination. Ce n'est pas un mal.

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ENVOYÉ SPÉCIAL

Michel Jean

Stanké

Montréal, 2008, 304 pages

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