L'entrevue - Le fleuve Languirand

L'influence de Jacques Languirand n'est pas mesurable. Mais sa présence constante à la radio depuis plus de 50 ans, de même que ses productions littéraires et l'originalité de son travail journalistique ont certainement contribué à hausser le niveau de conscience de nombreux Québécois.

Ses connaissances font de lui un personnage très demandé dès qu'il s'agit de vulgariser les questions touchant l'environnement, la communication, le stress, les droits humains, les sagesses traditionnelles et les philosophies, ses principaux champs d'intérêt. En témoignent les quelques centaines de conférences qu'il a prononcées, autant devant des étudiants que devant diverses associations.

«Je suis aussi actif à 71 ans que je l'étais à 30 ans»; aussi jeune d'esprit, pourrions-nous ajouter devant son énergie et son insatiable curiosité. Résumer sa parole généreuse en quelques paragraphes? Aussi bien tenter d'endiguer un fleuve!

«Le théâtre a vraiment été une passion dans ma vie», affirme Jacques Languirand, auteur d'une dizaine de pièces et d'autant d'essais. Sur la lancée d'Expo 67, il avait travaillé à la création du Centre culturel du Vieux-Montréal, «qui aurait été un centre bilingue, à l'image de Montréal. On s'efforçait déjà de réunir des collaborateurs d'ethnies différentes». La conjoncture politique défavorable a compromis les subventions de fonctionnement.

Un souvenir très amer pour l'instigateur du Centre: «J'en ai fait une dépression», avoue-t-il. Ce projet était magnifique. Par rapport aux idées, on se plaçait en position d'acheteur. Actuellement, dans le milieu des arts, et du théâtre en particulier, il n'y a plus d'acheteurs; tout le monde veut vendre. Une pièce qui va à l'encontre de la demande du marché aura beaucoup de difficulté à trouver preneur.»


Faust

Le voilà de retour au théâtre avec Faust et les radicaux libres (Stanké, 2002), dont le sujet lui est venu en voyant Les Sept Branches de la rivière Ota de Robert Lepage, portant sur Hiroshima. «Avec la bombe, on a perdu un certain contrôle; la science risque de devenir folle. Mon Faust doit beaucoup à Mary Shelley, non seulement pour le personnage, mais pour la démarche.»

Brillante et rigoureuse, ponctuée de traits ironiques, la pièce parle des nouveaux pouvoirs de l'homme, si mal employés: «La "science sans conscience" et les périls énormes que les découvertes récentes nous font courir sont au coeur de la dynamique de notre époque. Je m'y intéresse particulièrement depuis que je parraine le Jour de la Terre.» L'écriture de la pièce a demandé des années; il l'a enfin terminée alors qu'il était en vacances dans le Sud: «Un soir, j'ai lu le premier acte à ma compagne, le lendemain, le 2e acte. Le jour d'après, quand j'ai fait une pause en lisant le dernier acte, elle a dit: "Quelle belle fin!" Il me restait 80 pages! Mais elle avait raison.»

Les monologues qui saluaient la naissance de Lucifer ont été sabrés. «Je n'ai conservé que le dernier, où il accepte de venir au monde. Je persiste à croire que la naissance est une expérience difficile. Il est étonnant de constater le mal qu'il faut se donner pour naître. Quand on pense à celui qu'on se donne pour vivre ensuite, et pour mourir, peut-être, longue épreuve! D'où la nécessité d'en rire!» Et de rire en cascade sur tous les tons, Jacques Languirand ne se prive pas.

Le Méphisto contemporain s'incarne, selon lui, dans notre incapacité à trouver la paix et dans la paranoïa que nous projetons sur les autres. «On mise tout sur la technologie; Internet mythifié devient simulation de Dieu: Dieu est partout, Internet aussi. Dieu sait tout, Internet aussi! Au lieu d'assumer notre vécu, on s'en remet à des moyens technologiques, ce qui donne un faux sentiment de contrôle.» En attendant qu'un théâtre québécois ait l'audace de monter Faust et les radicaux libres, Man Inc., une oeuvre multimédia, sera produite à Toronto au printemps 2003.


Décrochage et valeurs

«Je suis un communicateur. Le mot peut sembler un peu facile mais il recouvre l'ensemble de mes activités. Enseigner, animer, interviewer, écrire, c'est le sens de ma vie. Le journalisme est une forme d'étude et d'enseignement.» Languirand déplore l'effondrement de l'humanisme et des idéaux de ceux qui, comme lui, ont grandi avec les valeurs humanistes. «Un éditorial de M. Descôteaux traitant des magouilles qui ont eu lieu dans les municipalités en faisait justement état récemment. Par mes affinités, je suis de l'école du père Georges Lévesque, de Maurice Lamontagne et de Fernand Dumont, qui m'ont profondément marqué.»

Plus spirituel que religieux, de son propre aveu, Jacques Languirand ne regrette pas tant la mise à l'écart de la religion que la faillite de la société à trouver d'autres supports pour transmettre les valeurs. Le décrochage par rapport aux valeurs fondamentales le stupéfie: «Qu'est-ce qui nous a fait ça? Les années 80? L'époque des "golden boys"? Le balayage de la religion a entraîné le balayage d'une morale et aucune éthique laïque n'a été proposée à la place. On n'est pas arrivé à remplacer les structures dont la société a besoin et qui venaient de la religion par des structures laïques, explique-t-il. La France a mené le combat du laïcisme, qui n'était pas un combat contre la religion, mais une lutte pour trouver le moyen de transmettre un sens du devoir à tout le monde. Ici, trop centrés sur les pratiques religieuses, on a oublié l'aspect social et les principes: liberté, égalité fraternité.»

La solution: «Retrouver une forme de laïcité comme celle qui a été créée par les gens qui l'ont établie dans l'éducation en France; c'est un bon modèle dont on peut s'inspirer.» La vraie laïcité, précise-t-il, repose sur le fait que l'individu est un citoyen, qu'il a un rôle et une responsabilité dans la société. «Si laïque veut dire non religieux, c'est absurde. Et si on a des droits, c'est qu'on a d'abord des devoirs. Au fond, les problèmes d'environnement qu'on rencontre maintenant sont le fruit d'un déficit de la pensée.»


La cause de l'environnement

Depuis 2000, Jacques Languirand est porte-parole de la Journée de la Terre. «Ce n'est pas commode d'avoir potassé la question pendant 33 ans et de constater ce qui se passe... c'est un cauchemar!» À vrai dire, il doute que les terriens puissent arriver à résoudre à temps leurs problèmes de pollution. «Je me tiens à l'ombre d'Hubert Reeves; j'aime son discours intelligent et informé. Il m'a suggéré de demeurer "volontairement optimiste!" On en est à cette étape.»

Dans l'un de ses derniers articles qui a beaucoup frappé Languirand (publié en octobre 2001 dans la revue trimestrielle Question de, n° 125, «20 Idées pour le XXIe siècle», Albin Michel), l'astrophysicien affirme que si l'on tient compte de l'évolution de la vie sur la planète depuis 100 ans et qu'on la reporte sur le temps présent, on est obligé de reconnaître que la situation doit être envisagée en termes de décennies plutôt qu'en termes de siècles. La détérioration de l'environnement a été à ce point rapide que, si les prochaines décennies sont aussi catastrophiques, la vie ne sera bientôt plus possible (ni souhaitable) sur la planète.

Que faire? Les jeunes qui sont éveillés au problème doivent continuer à prêcher, mais ce n'est pas suffisant: «Ce sont ceux qui détiennent le pouvoir financier et politique qu'il faut convaincre. Il est urgent d'établir un lien entre économistes et écologistes, en allant rejoindre les premiers là où ils sont et en leur parlant des choses qui les touchent... leur expliquer que leurs petits-enfants iront cracher sur leur tombe s'ils ne passent pas à l'action dans une perspective de prospective», insiste-t-il. Selon lui, l'éducation doit jouer un rôle crucial dans la conscientisation des jeunes qui ne sont pas rassurés par rapport à l'avenir; «Il faut dire qu'on n'est pas rassurants!», s'exclame-t-il en riant.


Le pouvoir de la radio

À l'instar de Guy Mauffette, dont il dit avoir énormément appris, Jacques Languirand a créé une façon originale de parler à l'auditeur. «Je suis vigilant et prends garde de ne pas devenir passéiste; ma 3e génération d'auditeurs me rassure.» La fidélité de son auditoire est sous-tendue par un travail soutenu: colliger une information solide, sérieuse, ouverte, et la communiquer avec simplicité et naturel, d'une façon ludique. Dès l'automne, l'émission radiophonique dominicale Par 4 chemins, qu'il anime depuis 33 ans, sera enrichie d'une heure de rencontres et de discussions.

Après 50 ans de radio, la richesse de ce média l'émerveille encore: «La radio m'a donné une discipline et m'a amené à être totalement intègre. Ce qu'on voit est à l'extérieur de soi; ce qu'on entend est en soi et rejoint l'émotion. Si on est responsable par rapport à ce qu'on raconte, on peut toucher en profondeur. J'essaie donc d'être honnête. J'aimerais vous dire que c'est pour l'honnêteté, ça serait beau, un peu vrai! Mais au fond, je veux être honnête pour l'efficacité.»

Dans son Faust, oeuvre imprégnée d'une ironie toute languirandienne, un personnage conseille à un autre de visiter la terre «comme un touriste, un appareil-photo autour du cou». Comment s'engager avec ferveur tout en gardant un recul salutaire? «La jonction se fait par l'acceptation d'une chose difficile: la seule voie véritable est celle du milieu. Nous vivons au centre d'un paradoxe et l'équilibre est au prix de cette capacité à résoudre les situations paradoxales. Il n'y a pas d'autres solutions.»