Télévision - Réécriture de l'Histoire

Pour comprendre le changement radical que représente Les Lavigueur, la vraie histoire, il faut revoir le fameux sketch que Radio-Canada avait présenté dans le cadre du Bye Bye 1986 (le sketch sera peut-être disponible en janvier dans le site Internet de Radio-Canada).

La famille Lavigueur, une famille ouvrière de l'est de Montréal, venait de remporter un gros lot de 7,6 millions de dollars, le plus important jamais décerné alors par Loto-Québec, et le père Jean-Guy et une de ses filles, Louise, qui exigeait d'obtenir une partie du montant même si elle n'avait pas participé au fameux tirage, se livraient une bataille juridique très médiatisée.

Le sketch était particulièrement drôle et résolument méchant. Michel Côté interprétait un père Lavigueur mal dégrossi, sans aucune classe. En camisole, une grosse bière à la main, il parlait vulgairement et exigeait que sa fille, interprétée par Dominique Michel, lui baise les pieds. Les personnages parlaient en vers en faisant rimer les sacres, en une parodie du Bourgeois gentilhomme.

Ce soir-là, tout le monde avait rigolé devant son petit écran. Parce que tout le Québec des années 1980 connaissait les Lavigueur et presque tout le Québec considérait que c'était une famille de « morons » et de parvenus, qui faisait honte à la collectivité.

Vingt ans plus tard, le point de vue a radicalement changé. Les Lavigueur reviennent à Radio-Canada cet hiver, mais ils sont présentés cette fois comme une famille honnête et fière qui s'est fait exploiter et a été dépassée par cette gloire soudaine.

Il fallait beaucoup de détermination pour créer une télésérie allant autant à contre-courant des idées reçues. Cette détermination, c'est celle d'Yve Lavigueur, un des deux seuls enfants de la famille ayant survécu, qui a écrit un livre il y a plusieurs années sur son histoire pour retrouver sa dignité. Un projet de série télévisée avait été présenté à TQS, puis à TVA, qui voulait plutôt en faire un long métrage. Il a finalement atterri

à Radio-Canada, qui veut carrément corriger l'Histoire. «Les Lavigueur, c'était devenu tout ce qu'on méprise comme peuple, explique Mario Clément, directeur des programmes.

Il faut réparer l'injustice que les médias ont créée. C'est notre "job" de le faire.»

Les Lavigueur, la vraie histoire n'est vraiment pas une comédie. Le premier épisode, un peu longuet, met la table: Jean-Guy Lavigueur était un homme digne, bien qu'analphabète. Il avait perdu sa femme, venait de perdre son emploi après plus de 30 ans à la même usine et avait de la difficulté à s'en remettre. Sa fille Sylvie était fort brillante, mais sa fille Louise, sa préférée, vivait sa crise d'adolescence, fréquentant un bum du quartier qui l'a entraînée à vendre de

la drogue.

Le milieu social est très bien décrit, et on reconnaît un grand talent au réalisateur Sylvain Archambault (Le Négociateur) pour recréer le Montréal populaire du bas de la ville, avec cet univers de cordes à linge, de livreurs de dépanneur, de ruelles, de «madames» en jaquette sur les balcons, etc. Tout au long de l'épisode, on sent beaucoup de tendresse pour les personnages.

Puis, au deuxième épisode, on entre dans le vif du sujet, avec cette histoire incroyable du fameux billet de loto acheté, perdu par Jean-Guy Lavigueur et retrouvé par un bon samaritain.

Maladroits devant les caméras, spontanés et sans défense, les Lavigueur suscitent immédiatement l'intérêt carnassier de quelques journalistes, qui les suivent à la trace et montent en épingle tous leurs problèmes.

C'est une série troublante, en six épisodes, avec un Pierre Verville crédible dans le rôle du père, qui nous fait réfléchir à la façon dont la réalité peut être transformée par la rumeur publique et les images médiatiques.

À noter que Radio-Canada prend ce projet très au sérieux, puisqu'il ouvrira en janvier un site Internet consacré à la série qui proposera plusieurs témoignages, des documents d'archives, des débats, et ainsi de suite.

Les Lavigueur, la vraie histoire, Radio-Canada, mardi le 8 janvier à 21h.

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