Les journalistes en congrès - FPJQ: un débat qui s'annonce houleux

Les journalistes québécois ont l'habitude, lors de leur congrès annuel, de tenir des débats vigoureux... et quelquefois de discuter du sexe des anges.

Mais avec le congrès de la FPJQ (Fédération professionnelle des journalistes du Québec) qui se tient aujourd'hui et demain à Québec, et qui réunira des centaines de journalistes, les débats atteindront probablement un nouveau sommet.

Car le bureau de direction de cette fédération, qui réunit plus de 1550 journalistes sur une base volontaire, a pris tout le monde par surprise en lançant sur la place publique un «projet de loi sur le titre de journaliste professionnel», un texte de travail qui, s'il était adopté par l'assemblée générale de la FPJQ, voudrait demander au gouvernement d'adopter un cadre législatif dans lequel la profession pourrait s'autoréglementer.

Le coeur du projet consiste à garantir au public que les journalistes qui portent le titre de «journaliste professionnel» répondront à des normes déontologiques claires et communes. Le projet prévoit de créer une commission permanente, issue de la FPJQ, qui décernerait le titre de «journaliste professionnel» aux journalistes qui s'engageraient aussi à respecter le code déontologique de la FPJQ.

Mais les journalistes qui n'auraient pas ce titre pourraient aussi travailler dans les médias.

La première grande question que les journalistes auront à régler ce week-end est celle de savoir pourquoi une loi devrait encadrer leur profession.

Sur ce sujet les avis sont très partagés. Pour plusieurs, le journalisme est incompatible avec toute idée de réglementation gouvernementale. La liberté de l'information, c'est aussi la liberté de pratiquer ce métier sans contraintes trop strictes.

On craint aussi qu'en proposant au gouvernement d'adopter une loi, même si c'est la profession qui en définit le contenu, on tentera le diable, dans le sens où le pouvoir politique pourrait très bien vouloir amender une telle loi à ses propres fins.

Ce refus de tout encadrement législatif est viscéral chez bon nombre de journalistes.

Le Conseil de presse du Québec, un organisme tripartite qui réunit des représentants des journalistes, des entreprises et du public, n'est pas très chaud lui non plus à ce projet. En 1979, alors que le gouvernement péquiste menait des consultations en prévision d'une éventuelle loi sur la presse, le Conseil s'opposait à tout encadrement législatif plus strict. «Mieux qu'une législation», écrivait-il alors, c'est «une culture démocratique vivante caractérisée par une conscience aiguë du bien public et surtout un sens profond de la responsabilité sociale [qui] serviront à affirmer la crédibilité et le statut des professionnels de l'information».

Mais Pierre Trudel et Richard Langelier, du Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal, qui ont analysé le projet de la FPJQ, font valoir que ce projet ne donne aucun pouvoir, aucun prétexte, aucun motif à l'État de s'immiscer dans le contenu des médias. Ils sont plutôt d'avis que le projet veut poser les conditions minimales d'exercice de la profession.

On peut également faire remarquer qu'au Canada, certains aspects de la profession sont, de toute façon, soumis à des réglementations gouvernementales. Ainsi, le CRTC, organisme réglementaire, attribue des licences de diffusion aux médias électroniques en les obligeant à respecter certaines conditions. Le CRTC oblige d'ailleurs les télédiffuseurs à respecter un code qui a été rédigé par le milieu lui-même, le Code de la publicité pour enfants.

L'État intervient aussi dans d'autres domaines, par exemple avec les subventions versées aux magazines (entre autres pour les tarifs postaux).

Ailleurs dans le monde, un encadrement législatif «souple» n'est pas nécessairement une hérésie. En France, un article du Code du travail définit ce qu'est un journaliste professionnel et le Code prévoit certains privilèges accordés aux journalistes (par exemple, l'accès à des documents administratifs).

Le projet de la FPJQ ne vise pas à créer un ordre professionnel au sens du Code des professions. Il est né d'une préoccupation juridique: les tribunaux exigent des normes d'éthique de plus en plus précises chez les journalistes. Dans la cause qui a opposé Gilles Néron aux médias, le tribunal a fait remarquer que les journalistes sont soumis à des «obligations de moyens élevés», tout comme les membres des corporations professionnelles.

Autre aspect controversé du projet: le fait de décerner un titre de professionnel à certains journalistes et pas à d'autres. Plusieurs craignent de créer ainsi deux catégories: les «vrais» et les «faux» journalistes.

Pourtant, la profession est régulièrement plongée dans de vastes débats sur qui devrait être ou ne pas être un journaliste. Ce dilemme a été bien illustré quand Jean-René Dufort a voulu obtenir une carte de presse de la FPJQ, carte qui lui a été refusée. La FPJQ s'est basée sur le fait que Dufort relevait du secteur des variétés plutôt que de celui de l'information chez son employeur.

La question de l'employeur pourrait donc être une façon de trancher. Le journaliste Pierre Sormany apportait un argument différent cette semaine sur la liste de discussion de la FPJQ: on pourrait considérer comme journaliste celui qui accepterait de défendre ses pratiques devant le Conseil de presse. En ce sens, Jean-René Dufort pourrait toujours obtenir un statut de journaliste s'il acceptait de soumettre ses pratiques au Conseil de presse.

Autre élément de controverse: plusieurs journalistes considèrent que c'est plutôt le Conseil de presse qui devrait gérer un code de déontologie commun et avoir les moyens financiers pour le faire appliquer. Actuellement, le pouvoir du Conseil de presse est au mieux moral, au pire totalement insignifiant.

Les plus virulents accusent ici la FPJQ de vouloir augmenter son propre pouvoir par rapport au Conseil de presse et de vouloir régler ses propres problèmes de financement en proposant une loi qui lui donnerait le contrôle sur le titre de journaliste.

Autre aspect délicat: à quoi sert une loi si on n'a pas de police pour en appliquer les règles? Et aussi, à quoi sert la démarche si n'importe qui pourrait continuer à oeuvrer comme journaliste sans en avoir le titre officiel?

Sur ce sujet, la FPJQ semble vouloir établir des normes minimales comprises par tous, avec un seul grand code déontologique, et on croit comprendre que ces normes finiraient par «déteindre» aussi sur les journalistes «non reconnus».

Les normes qui encadrent la profession sont en effet plutôt variables. Dans leurs conventions collectives, par exemple, les syndicats ont négocié bon nombre d'articles sur la déontologie, le respect des faits et ainsi de suite.

Mais les conventions collectives sont diversement appliquées selon les entreprises et plusieurs journalistes (pigistes et non syndiqués) ne disposent pas de tels textes. Le fait de définir des normes communes devrait d'ailleurs intéresser le grand public, qui se demande à l'occasion pourquoi des journalistes acceptent de prononcer des conférences pour des organismes, ou encore pourquoi certains journalistes acceptent des cadeaux et des voyages plus que d'autres.

Le projet comporte plusieurs autres aspects qui seront discutés ce week-end, mais il reste un silence important dans toute démarche, celui des entreprises elles-mêmes et du grand public.