Comment couvrir l'Afghanistan? - La roulette russe avec l'armée

Alec Castonguay à Kandahar en avril dernier. Photo: Collection Alec Castonguay
Photo: Alec Castonguay à Kandahar en avril dernier. Photo: Collection Alec Castonguay

C'est la courte phrase que ma blonde ne voulait pas entendre. «Je pars en Afghanistan.» Pour elle, cela sonnait comme une explosion. Une vision de l'enfer. Elle n'avait en tête que les huit soldats canadiens tombés au combat depuis cinq jours. C'était en avril, il y a quatre mois. La majorité des Québécois ne se rendaient pas encore compte que le pays est en guerre. Rien pour arranger les choses, j'allais être «intégré» à l'armée, question de mieux comprendre ce que vivent et font les soldats dans ce pays instable rongé par la poussière. Comme mes collègues Patrice Roy et Charles Dubois de Radio-Canada, j'allais devenir une cible mouvante, enfermé dans la pénombre d'un char d'assaut.

La décharge de responsabilité et le document d'information que les Forces canadiennes font signer pour devenir un journaliste «intégré» fait 30 pages. À la toute fin, on peut lire ceci: «Je reconnais et conviens qu'effectuer un reportage d'une opération militaire est fondamentalement dangereux et susceptible d'entraîner la mort, des blessures personnelles, de nature physique ou autre.» On signe juste en bas.

En arrivant dans l'immense camp militaire de l'OTAN, à l'aéroport de Kandahar, une des premières tâches du journaliste consiste à remplir un autre document sur lequel on inscrit les numéros de téléphone à composer en cas d'urgence... et son groupe sanguin. Certains soldats l'ont tatoué sur leurs bras et leurs jambes. Nous, c'est sur papier. Un code de plusieurs chiffres nous est remis. Il faut l'avoir sur soi en tout temps, puisqu'il fait référence au document qu'on vient de signer.

Rapidement, on se rend compte que notre casque de protection, notre «frag jacket» (veste protégeant des éclats lors d'explosions) et nos vêtements ne sont pas de la bonne couleur. Les militaires se promènent dans des habits beiges sable beaucoup moins voyants dans le désert que le vert kaki. N'empêche, l'accoutrement, tendance ou non, ainsi que les lunettes balistiques, les gants ignifuges et les manches longues sont obligatoires dans tous les véhicules militaires. Patrice Roy et son collègue étaient donc aussi bien protégés que les soldats québécois.

Dès qu'un journaliste circule dans un convoi militaire, que la zone soit jugée à haut risque ou plus calme, il prend place dans le véhicule blindé au centre du convoi. Les chars se suivent en file indienne par groupe de trois ou plus, ce qui place le journaliste dans ce que les militaires nomment «la bulle». Le premier véhicule est toujours plus susceptible de rencontrer un explosif, alors que le dernier surveille les embuscades. Les journalistes de Radio-Canada étaient d'ailleurs dans un véhicule blindé léger (VBL) au milieu du convoi, comme d'habitude. Leur trajectoire aura simplement dévié de quelques centimètres de trop.

Rien d'étonnant à ce que les journalistes de Radio-Canada aient été assis dans un VBL au moment de l'attentat puisqu'ils accompagnaient des troupes dans une zone de combat. Les journalistes montent fréquemment dans ce type de véhicule inconfortable, bruyant et à l'odeur constante d'essence. Ce char, plus mobile qu'un char d'assaut, a un canon 25 mm qui permet une bonne puissance de feu. L'équipage est protégé contre les mines par un blindage. Il n'y a aucune fenêtre et les soldats regardent à l'extérieur grâce à une caméra. L'autre véhicule de transport utilisé par les Forces armées canadiennes en Afghanistan, le Nyala RG-31 (qui a l'avantage d'être vitré pour les passagers), a une plus petite puissance de feu et roule moins vite en terrain accidenté.

Être intégré à l'armée ne signifie pas que nos textes sont censurés par cette dernière. Jamais, durant mon séjour, un officier ne m'a demandé ce que j'allais écrire. Jamais mon texte n'a été lu avant parution. Par contre, dans le document signé avant le départ, il est convenu de ne pas rapporter certains faits qui peuvent compromettre la sécurité des troupes, comme les opérations de combat à venir, les dommages précis causés à un véhicule (les talibans scrutent les médias canadiens) ou le nombre de chars employés dans une opération.

Mais mercredi, je ne pensais à rien de tout ça. En apprenant la triste nouvelle, je revoyais seulement les routes chaotiques autour de Kandahar, les nuages de poussière derrière le véhicule blindé, les militaires nerveux au départ d'un convoi, mon angoisse de tous les instants dès qu'on franchissait les murs du camp, toujours prêt à ressentir le choc de la déflagration ou à être coincé dans une embuscade. Pendant mon séjour, j'ai travaillé fièrement à informer les gens sur ce conflit complexe et le rôle des militaires. Des journalistes doivent prendre ces risques, c'est vital. Mais j'avais aussi l'impression de jouer à la roulette russe sur les chemins de l'Afghanistan. J'ai été chanceux, mon heure n'était pas venue.

***

acastonguay@ledevoir.com
5 commentaires
  • Hubert Larocque - Abonné 24 août 2007 00 h 55

    Afghanistan: une autre crise de la conscription...

    Afghanistan: une autre crise de la conscription.

    Le nombre de morts ne change rien au fond de l'affaire. Quand on juge les colonisations du 16ième siècle, celles des Espagnols et des Portugais par exemple, on voit bien que derrière les nobles motifs allégués, grouillaient en fait de multiples intérêts plus ou moins avouables. Les Afghans n'ont jamais réclamé la présence de nos héros auto-proclamés. Notre siècle a inventé le colonialisme humanitaire pour se donner bonne conscience et violer des cultures fort anciennes en y important de force des valeurs étrangères. Aux yeux des Afghans, les Canadiens sont une armée d'occupation à laquelle ils ont le devoir sacré de résister. La combattre relève d'un instinct dicté par l'amour de leur patrie et de leur tradition culturelle.
    On a relevé à satiété l'opposition instinctive des Québécois à la Mission (un bel anglicisme). N'est-on pas frappé par la ressemblance du cas présent avec les crises du passé quand le Gouvernement d'Ottawa, subconsciemment perçu comme ennemi et étranger, a envoyé au carnage des deux grandes guerres nombre de Québécois conscrits de force? Cette violence que l'histoire n'a pas réglée ressurgit dans la mémoire collective à propos de l'envoi des soldats du 22ième en Afghanistan. Certes, nos bons garçons sont entrés dans l'armée canadienne pour se caser, pour des avantages de métier et de carrière, et dans certains cas pour y trouver le symbole de l'aventure machiste. Peu portés aux subtilités de l'intellect, ils n'ont pas pressenti ni compris que leur engagement était incompatible avec leur identité québécoise, et que leur « métier » pouvait les amener à combattre le Québec lui-même, - que ce choix de vie impliquait cela.
    Une fois conscrits, nos mercenaires subissent un lavage à l'anglais, au fédéralisme, aux valeurs-canadiennes. Il suffit de les entendre pour se convaincre de la nocivité de cette déformation pour l'identité, le langage et la vision géopolitique. Ils reviendront vivants ou morts, dans ce cas, par Trenton, au doux son des cornemuses, des discours en anglais et enveloppés dans un drapeau qui n'a rien du fleurdelisé de leurs origines.
    Certes, il ne suffit pas de sauter sur une mine pour devenir un héros, et ce déluge d'émotions, de discours stéréotypés , pourtant, sert d'écran à un drame réel auquel nous sommes sensibles. Quel gâchis que celui d'existences prometteuses fourvoyées dans une condition de mercenaire, et en grand danger d'être sacrifiées à une cause douteuse! Les regrets et le deuil, si sincères qu'ils soient, ne font pas la justesse de la cause.
    Hubert Larocque.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 24 août 2007 06 h 02

    On veut voir et savoir

    Est-ce que nos journalistes couvrent les constructions d'écoles et autres bienfaits apportés par nos militaires, entre 2 sorties explosives en Afghanistan ?

    Est-ce qu'on verrait des militaires, truelle en main et d'autres, mitraillette en bandoulière à les protéger ?

    Couvrir les explosions c'est bien mais voir les améliorations, ce serait mieux. <A moins que nos soldats ne soient là que pour tirer sur ce qui pourrait être un Taliban.

  • Serge Charbonneau - Inscrit 24 août 2007 08 h 34

    Le temps de ranger les armes

    Réfléchir!
    Le dernier "incident" de la guerre d'Afghanistan, fait réfléchir.
    La description des convoies, de l'équipement, le sang d'une jambe perdue, le témoignage d'une personne "ordinaire", c'est-à-dire, non-militaire et les deux autres morts.
    Deux autres morts, préparés à mourir, comme on nous dit.
    Obéir pour tuer ou se faire tuer, ces soldats ne sont pas des gens "ordinaires".

    Peu importe les morts, l'armée garde le même ton. Le ton du devoir à accomplir, le ton de la guerre juste, le ton de la propagande.

    Par contre, M. Patrice Roy, n'a plus le ton du journaliste loin de sa nouvelle. Il est devenu, malgré lui, la nouvelle. Ses silences sont encore plus éloquents que tous les mots qu'il peut dire. Ses questions ont la justesse de l'émotion. Sa réflexion a, maintenant, une grande dose de sagesse.

    La guerre, au risque de sa vie, perdre sa vie, ôter la vie, ruiner sa vie, ruiner des vies.
    Des hommes, des femmes, des enfants, surtout ces enfants, lancés dans cette mer de haine.
    La haine, qui vous emplit pour la vie.

    Pourquoi?
    Al-Qaeda équivaut aux armes de destruction massive d'Irak. La raison officielle, hypocrite. Les seigneurs de la guerre, comme Bush, Cheney, Rumsfeld, Harper, que peuvent-ils se dire derrière les portes closes?
    Leurs déclarations devant les vies perdues, devant la mort de MM Longtin, Mercier, Duchesne, ont-elles des silences? Je n'entends pas ces silences, ces pauses qui viennent du coeur, le temps de tenter de trouver le mot juste, le temps de ne pas dire de conneries. Ce sont pourtant eux qui les envoient à la mort, ce sont eux qui sèment la haine à grands coups de milliards.

    La triste aventure de MM Roy et Dubois remplace facilement des dizaines de reportages. Le journalisme est de livrer l'information pour attiser la réflexion et bien aiguiller l'action.
    La jambe perdue de M. Dubois et la réflexion de M. Roy, ce n'est plus une information spectacle. La cruauté amoindrie par le lointain, nous arrive maintenant comme toute proche et plus palpable. Un événement qui nous fait réaliser la cruauté de notre temps.

    Que pouvons-nous faire?
    Il serait peut-être temps de ranger nos armes.

  • Claude L'Heureux - Abonné 24 août 2007 16 h 29

    Les conscris... canadiens

    Je salue le beau texte de monsieur Larocque et demande que le Devoir le publi dans ses pages, histoire de mettre... un peu de plomb dans la cervelle de nos soldats québécois, oui, vous êtes d'abord des québécois.

    Claude L'Heureux, Québec

  • Lfa - Abonné 26 août 2007 23 h 21

    Les Talibans et seigneurs de guerre scrutent les médias

    Qu'on le veuille ou non, notre armée et notre gouvernement minoritaire sont en guerre... et nos médias fournissent via l'internet une mine d'information à nos ennemis.

    Les Talibans doivent certainement rire dans leur barbe lorsque nos médias rapportent leur succès militaire et les émotions de la population canadienne devant la mort de quelques soldats ainsi que les débats en chambre contre la prolongation de la mission actuelle.

    Si la tendance se maintient, ces « barbus » seront certainement morts de rire lorsque d'ici 2009, ils auront tué près de 100 autres soldats québécois.

    Le Canada doit sortir de cet engrenage de la violence et tenter dès maintenant de réduire sa mission militaire à un rôle secondaire comparable à celui de la trentaine d'autres pays occupant présentement l'Afghanistan.

    Espérons que les prochaines élections partielles de mi-septembre permettront de discuter d'un retour au rôle traditionnel du Canada vers l'aide humanitaire et la diplomatie.