Katrina : une couverture télévisée néfaste pour les victimes

La couverture médiatique de l'ouragan Katrina effectuée par les chaînes nationales de télévision américaines a mis l'accent sur le pillage de la ville et sur le prétendu comportement criminel des réfugiés plutôt que sur leurs conditions de vie misérables. Un angle de traitement qui a eu des conséquences néfastes pour les efforts de sauvetage des victimes, mais qui a fourni une excuse solide au gouvernement pour la lenteur de son intervention. Une couverture partiale, parce que la grande majorité des victimes étaient de race noire.

Voilà ce qui se dégage d'une étude de la professeure américaine Carol Stabile, présentée lors d'un colloque tenu à l'Université McGill en fin de semaine, intitulé Crime, médias et culture. Un mélange parfois explosif.

Carol Stabile, du département de journalisme à l'Université de Milwaukee, au Wisconsin, a analysé les liens entre la race, le crime et le traitement des nouvelles, avec Katrina comme toile de fond. Elle a ainsi visionné tous les bulletins de nouvelles des chaînes nationales CNN et NBC News diffusés pendant les cinq premiers jours qui ont suivi l'arrivée de Katrina en sol louisianais.

L'ouragan de 2005 ne fut pas une catastrophe naturelle bien longtemps aux yeux de CNN: l'attention initialement portée aux conditions de vie précaires des victimes de Katrina fut rapidement oubliée. «Quelques heures après le début de la tornade, CNN a commencé à rapporter que du pillage avait lieu à La Nouvelle-Orléans et poursuivit cet angle de façon tenace pendant les cinq jours qui suivirent», constate Carol Stabile.

Pourtant, lorsqu'un événement est considéré comme une catastrophe naturelle, ceux qui sont touchés sont habituellement traités comme des victimes et reçoivent une couverture médiatique sympathique, estime la chercheuse. Ce ne fut pas le cas pour les victimes de Katrina.

Pourquoi cette attitude? «Parce que la grande majorité des victimes étaient de race noire», soutient Carol Stabile. Une situation inhabituelle selon elle, car, dans l'imaginaire américain, les victimes sont la plupart du temps blanches, et leurs agresseurs, noirs. Une croyance qu'elle croit renforcée par le traitement du crime dans les médias, où le criminel noir est mis bien en évidence.

Journalistes et présentateurs

D'abord déstabilisés par le nombre important de victimes et, surtout, de victimes noires, les journalistes sur le terrain ont cependant réagi avec empathie envers les réfugiés. «Une réaction pour laquelle certains d'entre eux furent durement critiqués, car ils se sont fait reprocher leur manque d'objectivité», constate Mme Stabile.

Une attitude qui tranchait avec celle des présentateurs de nouvelles, qui insistaient pour discuter de la ville hors la loi et des forces policières qui n'arrivaient plus à contenir les criminels, rapporte Carol Stabile. Des situations que, la plupart du temps, les journalistes refusaient de confirmer.

La conversation suivante rapportée par la chercheuse est éloquente: le reporter de CNN Chris Lawrence décrit longuement la situation au Centre des congrès où des milliers de réfugiés s'entassent dans des conditions abominables. Le présentateur Aaron Brown l'interrompt nerveusement «OK. Ça suffit» et continue: «Nous apprenons qu'il y a environ cent hommes armés dans le Centre des congrès, qui tiennent, en quelque sorte, le Centre de la police. Savez-vous quelque chose à ce sujet?» La réplique du journaliste ne se fait pas attendre: «Ça, je ne sais pas. Ce n'était pas le cas quand nous y étions tout à l'heure.» Brown passe outre cette remarque et conclut l'entrevue avec une scène tirée du film Fort Apache the Bronx et ces paroles: «Chris Lawrence à La Nouvelle-Orléans, sur le toit d'un poste de police où les derniers policiers défendent le fort.»

Des attitudes aux antipodes l'une de l'autre, dues en partie au fait que les présentateurs de nouvelles, contrairement aux journalistes, ne partageaient pas les conditions de vie des réfugiés et ne côtoyaient pas la mort, estime la chercheuse. Mais aussi parce que les présentateurs de nouvelles «ont adopté le point de vue de l'administration Bush», remarque-t-elle. CNN et Fox News seraient les chaînes qui s'adonnèrent le plus à cet exercice, beaucoup moins fréquent chez NBC News.

Cette couverture contribua aussi à instaurer un climat de peur, estime Carol Stabile qui illustre sa thèse à l'aide de certains reportages des journalistes. Ceux-ci ont relaté que les policiers se déplaçaient en groupe pour se protéger, alors que les journalistes eux-mêmes n'avaient pas été témoins de violence. Des propriétaires de compagnies d'autobus étaient prêts à les rendre disponibles pour transporter les réfugiés hors de la ville, mais pas leurs chauffeurs, par crainte qu'ils ne soient attaqués.

Surtout, Mme Stabile estime que cette couverture médiatique partiale donna lieu à une formidable réaffectation des forces de l'ordre: 1500 policiers furent ainsi relevés de leurs opérations de recherche et de sauvetage afin de patrouiller dans les quartiers chics de la ville et de protéger les boutiques. Les reportages de violence — qu'elle juge exagérés — ont aussi offert une justification aux policiers blancs pour ouvrir le feu.

La violence alléguée fournissait d'ailleurs une excuse en or au gouvernement pour justifier son inaction: si les victimes du lac Pontchartrain sont des criminels, elles sont responsables du retard du gouvernement à les sauver, car c'est leur comportement criminel qui empêche les secours de les atteindre, conclut la chercheuse.

Le gouvernement américain a-t-il «commandé» cette couverture qui faisait bien son affaire? Une question qui va rester sans réponse, faute de preuves tangibles, quasi impossibles à obtenir. Mais une allégation que la professeure n'a pas peur d'avancer tant les liens sont forts entre certaines chaînes de télévision et l'administration Bush, notamment Fox News et son populaire présentateur de nouvelles, Bill O'Reilly.