Internet - Civiliser les blogueurs?

Tout est-il permis dans le monde virtuel d'Internet? Certains acteurs clés de la blogosphère proposent un code de conduite pour policer les discours semés à tout vent dans Internet, une initiative qui a déjà suscité un tollé.

Royaume du commentaire le plus échevelé au plus réfléchi, l'univers des blogues pourrait bientôt se doter d'un «code de conduite du blogueur» pour éviter les propos trop séditieux. Deux figures de proue de la planète Web en ont jeté les bases la semaine dernière. Tim O'Reilly, éditeur et inventeur du terme Web 2.0, qui désigne l'Internet participatif, a proposé une série d'articles de départ sur son site (http://radar.oreilly.com). Le fondateur des Wikipédias, Jimmy Wales, les a relayés sur le sien (http://blogging.wikia.com). Dans le plus pur esprit du Web participatif et des wikis, les internautes sont invités à commenter et enrichir le code proposé et à discuter de sa pertinence en vue de créer un consensus autour de la notion de comportement civique en ligne.

«Nous célébrons la blogosphère parce qu'elle invite à la conversation franche et ouverte. Mais la franchise ne signifie pas le manque de civisme», dit l'énoncé de principe qui introduit la série d'articles, tel qu'affiché sur le blogue de M. O'Reilly. «Nous soumettons ce code de conduite du blogueur dans l'espoir de créer une culture qui encourage à la fois l'expression personnelle et la discussion constructive.»

L'initiative dérive d'un incident qui a récemment secoué la communauté des blogueurs. Une blogueuse américaine — et proche amie de M. O'Reilly — a été la cible, sur son propre site, de commentaires anonymes violents allant jusqu'à la menace de mort et relayés sur d'autres blogues.

Le code préliminaire compte sept articles qui tracent les grandes lignes de la conduite honnête du rédacteur de carnet Internet: «Nous sommes responsables de nos propres mots et des propos que nous acceptons sur notre blogue» ou encore «nous ne dirons rien en ligne que nous n'oserions dire en personne». Ces règles de conduite lient le blogueur à une norme de civisme représentée par un logo («Civility Enforced») en vertu de laquelle tout contenu inacceptable se verra refuser l'affichage en ligne. Par inacceptable, on entend tout propos menaçant, diffamatoire, volontairement faux ou qui viole la vie privée d'un tiers. M. O'Reilly propose aussi un logo «Tout est permis» («Anything Goes») pour que les blogueurs puissent informer les visiteurs qu'ils entrent dans un site entièrement libre.

Levée de boucliers des blogueurs

Les réactions des blogueurs n'ont pas tardé. Plusieurs se cabrent devant cette entrave à la liberté d'expression qu'incarne Internet dans sa forme la plus brute. D'autres mettent en doute la possibilité d'instaurer un tel code et des logos de façon homogène. Hier, M. O'Reilly résumait sur son site les critiques échangées en ligne, proposant un code modulaire composé d'axiomes que chacun peut choisir plutôt qu'un seul code monolithique.

Sceptique, le sociologue de la communication Thierry Bardini doute de la possibilité d'appliquer un tel code, surtout ses labels d'agrément, rappelant la profonde hétérogénéité de la blogosphère. «À l'heure actuelle, il y a 71 millions de blogues et des manières très différentes de concevoir ce qu'est un blogue», dit le professeur du département de communications de l'Université de Montréal.

«On essaie d'inventer un système énorme pour régler quelque chose qui ne peut pas être normalisé», croit la blogueuse montréalaise Kate McDonnell. Rappelant qu'il y a toujours eu une minorité d'internautes qui ont abusé de l'anonymat d'Internet, elle signale qu'il existe déjà des outils pour se prémunir des propos blasphématoires: on peut en effet exiger des internautes qu'ils s'enregistrent avant de commenter. «Ces gens perçoivent Internet comme une jungle et ils veulent en être les shérifs», conclut-elle.

M. Bardini se réjouit toutefois de la réflexion «appliquée» sur la liberté d'expression qu'un tel geste déclenchera. «Ça va rendre les gens plus responsables de ce à quoi ils s'engagent quand ils exercent leur liberté d'expression.»

Le Devoir

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