Des hommes de passage - La radio des Souverains anonymes sur grand écran

Albert Jacquard a parlé d'eux comme de «grands de ce monde», et Serge Ménard, ministre de la Sécurité publique, a répété avec force et conviction ce qu'il pensait de cette émission de radio vraiment pas comme les autres: «Un projet fou, insensé, mais absolument nécessaire.»

Cette folie se nomme Les Souverains anonymes, un espace unique sur les ondes de la station communautaire CIBL, où les prisonniers du pénitencier de Bordeaux n'ont jamais été aussi libres: libres de chanter, de lire leurs poèmes, de poser des questions, avec autant d'impertinence que d'à-propos, aux invités souvent prestigieux — artistes, intellectuels ou politiciens — qu'ils accueillent avec une bonne humeur contagieuse ou de grandes vagues d'émotions. Depuis 1990, Mohamed Lotfi, l'âme dirigeante des Souverains anonymes, estime que pas moins de 11 000 détenus ont défilé au micro. Pas mal pour un projet que ce journaliste-cinéaste porte à bouts de bras, à la fois «un engagement et un plaisir», qu'il souhaite maintenir dans un certain... «anonymat».

Les choses vont peut-être changer et l'émission gagnera peut-être de nouveaux auditeurs avec le documentaire de Bruno Boulianne, Des hommes de passage. La première s'est tenue sur les lieux mêmes du tournage, dans ce studio de Bordeaux, où plusieurs participants se retrouvent «comme une âme à part entière» dans «la seule place où on ne se sent pas en prison». Devant un public bigarré composé de journalistes, de détenus, d'anciens pensionnaires visiblement émus d'être (temporairement) de retour et du ministre Ménard, qui ne cachait pas son émotion lui non plus, le cinéaste tenait à offrir son film à ses principaux protagonistes.

Les Souverains anonymes, c'est à la fois une pépinière de talents et une parenthèse salutaire pour fuir une existence monotone entre quatre murs gris et le bruit des clés des gardiens, mais selon les voeux de Mohamed Lotfi, entièrement partagés par Bruno Boulianne dans son film, c'est surtout un endroit où on peut simplement «voir le meilleur des gars» qui participent à l'émission. Pour le documentariste, il n'était pas question de scruter leur lourd passé mais plutôt de les voir vivre au présent, d'explorer leur sensibilité à fleur de peau, de nous faire partager leur goût insatiable de liberté. Un de ces hommes de passage, notaire de profession, confiait avec amusement qu'après 20 ans à écrire des contrats, Les Souverains anonymes lui avait donné l'occasion d'écrire son premier poème...

Même si Mohamed Lotfi chérit l'anonymat de l'émission, ce n'était pas la première invitation qu'on lui lançait pour mettre en images cette expérience radiophonique. Bruno Boulianne prêtait l'oreille depuis 1992, se remémorant parfaitement le choc d'entendre ces voix «solennelles», confusément chargées «de violence, d'amour et de paix». Après un premier refus de la part de Lotfi, il est revenu à la charge au moment du dixième anniversaire, une occasion propice pour faire le bilan, occasion que le journaliste a saisie avec plus d'enthousiasme.

Des hommes de passage témoigne d'un bout à l'autre des effets bienfaisants qu'apporte l'émission à ceux qui osent s'y impliquer. Pourtant, on ne cherche pas à l'ériger en modèle parfait et intouchable de réinsertion sociale, un objectif que Mohamed Lotfi n'a jamais eu en tête au moment d'instituer Les Souverains anonymes et qu'il refuse toujours de soutenir aujourd'hui. Beaucoup moins catégorique, Serge Ménard, le trémolo dans la voix après avoir vu ce documentaire «qui dit l'essentiel de ce [qu'il] pense», espère tout de même que la prison puisse ramener les gens dans la société... «dans la mesure du possible». En bon ex-analysé et fier de l'être, il n'en a pas moins comparé la démarche du journaliste à celle d'un psychanalyste: «Mohamed Lotfi a compris que les prisonniers devaient exprimer leur douleur dans leurs mots.»

Cette douleur, parfois indicible, passe par un micro, question de s'échapper «d'un lieu où l'amour est stérile, un lieu où tu ne peux jamais fuir la souffrance», selon un des participants du film de Bruno Boulianne. Pour le réalisateur, après avoir observé le passage des navires sur le Saint-Laurent (Un cirque sur le fleuve) et partagé l'existence trépidante, entre ciel et terre, des pilotes de brousse (Aviature), voilà un atterrissage réussi dans l'univers carcéral. Il offre une vision humaniste et chaleureuse sur des hommes en colère, en détresse mais, comme nous tous, de passage et, très souvent, grâce à Mohamed Lotfi, de bonne volonté.

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Le documentaire Des hommes de passage de Bruno Boulianne est présenté dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire le 18 novembre à 17h15 et du 26 au 29 novembre à 19h au Cinéma ONF. Les projections seront suivies d'une discussion avec le réalisateur et certains participants du film.