Médias - Quel avenir pour la presse écrite ?

2040. C'est la date officielle de la disparition des journaux, selon l'essai provocateur de l'écrivain américain Philip Meyer, publié il y a quelques années.

C'est le genre de prédiction qui fait hurler l'Association mondiale des journaux (AMJ), qui publiait le 6 février des statistiques sur la diffusion des journaux dans le monde. «La mode qui consiste à prédire le déclin des journaux devrait être dénoncée et prise pour ce qu'elle est: ni plus ni moins qu'une mode, basée sur des hypothèses générales qui sont démenties par les faits», selon Timothy Balding, un des porte-parole de cette organisation.

Selon l'AMJ, la diffusion globale des journaux est en hausse de près de 10 % depuis cinq ans dans le monde et de 2,36 % depuis 12 mois.

C'est exact. Mais quand on examine les chiffres d'un peu plus près, il faut les nuancer de façon très sérieuse. Car la grande progression des journaux dans le monde est liée au développement des journaux dans les pays en forte émergence, comme la Chine. Et surtout, les chiffres sur la diffusion des journaux tiennent compte des journaux gratuits, ce qui change totalement la perspective.

La diffusion des quotidiens gratuits est en pleine explosion. Et la diffusion des quotidiens payants a reculé de 4,5 % en Amérique du Nord et de 6,3 % en Europe entre 2000 et 2005.

De là à dire que les journaux sont condamnés à disparaître, il y a une énorme marge.

Mais l'industrie du scénario catastrophe, si l'on peut dire, a encore de beaux jours devant elle. Dernière pièce ajoutée au dossier: un rapport fort intéressant remis au ministre de la Culture et de la Communication de la France, La presse au défi du numérique, dont les médias français faisaient état la semaine dernière.

Ce rapport a été préparé sous la direction de l'ancien président du groupe public France Télévision, Marc Tessier. On ignore pour le moment quel sort le gouvernement français y réservera, mais on peut le consulter à l'adresse suivante: www.culture.gouv.fr/culture/actualites/.

Devenir full multimédia

La grande idée de ce rapport, c'est que, non seulement le numérique est en train de bouleverser toute l'industrie de la presse, mais les journaux ne peuvent plus offrir seulement des «sites compagnons», c'est-à-dire des sites Internet qui reprennent le contenu du journal. Pour répondre aux attentes des lecteurs, ils doivent devenir complètement multimédias.

Le groupe mandaté par le gouvernement français ajoute même qu'il faudrait mettre en place des mesures fiscales et un fonds destiné à l'investissement dans les entreprises de presse, pour leur permettre de prendre adéquatement ce virage numérique. Une proposition qui pourrait paraître bizarre au Québec, mais il faut rappeler qu'en France il existe une tradition de soutien à la presse par les gouvernements.

En ce qui concerne les chiffres de vente, plusieurs données confirment une baisse du tirage pour la plupart des quotidiens européens ainsi qu'aux États-Unis (ce semble moins clair au Québec). Mais on peine encore à mesurer l'impact réel d'Internet sur cette baisse de lecture des journaux.

L'année dernière, le Pew Research Center américain indiquait qu'aux États-Unis la proportion de citoyens ayant lu un journal la veille était passée de 49 % en 1994 à 40 % en 2006.

Cela ne semble pas si dramatique. Ce l'est plus lorsqu'on découvre que seulement 24 % des lecteurs de demain, les 18-29 ans, avaient lu un journal la veille, contre 47 % chez les 50-64 ans et 58 % chez les plus de 65 ans. Le journal classique est-il destiné au musée, comme le gramophone?

Plusieurs données indiquent que la baisse de lecture des journaux est bien antérieure à l'arrivée d'Internet. Mais ce qui est certain, c'est qu'Internet semble maintenant accélérer le processus. Entre autres parce que sur Internet l'information est gratuite. «Le développement d'une culture de l'instantanéité, écrit le rapport, de l'échange libre d'opinions, sans hiérarchies préconçues ni références préétablies, et de l'accès gratuit aux informations» est un problème majeur remarqué par tous les professionnels du milieu rencontrés pour ce rapport, qui ajoute que «l'information de qualité, l'organisation rédactionnelle, la collecte par des professionnels reconnus ont un coût».

Les journaux payants traditionnels font donc face à la culture de la gratuité sur Internet, et pour maintenir leurs investissements dans une information de qualité, les revenus qu'ils pourraient tirer de leur site Internet sont encore faibles.

À la fin de l'année dernière, le groupe de presse norvégien Schibsted a fait sensation en annonçant qu'il réalisait maintenant 49 % de son chiffre d'affaires sur Internet. Mais cela semble vraiment une exception. Pour le moment, Internet représente 1 % des recettes dégagées en 2005 par les médias français. Aux États-Unis, les revenus publicitaires tirés directement d'Internet se situent actuellement entre 1 % et 7 %, selon les titres. Et pour les prochaines années, plusieurs spécialistes voient mal comment les revenus d'Internet pourraient représenter autre chose qu'un revenu d'appoint pour la plupart des titres de presse.

Magasiner sur Internet plutôt que dans son journal

Les difficultés financières des journaux sont aggravées par la perte de certains services qu'ils avaient l'habitude d'offrir, et qui pouvaient représenter un revenu appréciable. Le rapport pointe particulièrement les petites annonces, les offres d'emploi, les annonces immobilières et les horaires de cinéma et de spectacle, différents services pour lesquels Internet est devenu très performant. Il serait intéressant de voir l'impact du déplacement de ces services au Québec. Le rapport, lui, indique qu'en France, dans la presse nationale, les recettes provenant des petites annonces ont diminué de 55 % entre 2000 et 2005.

Mais il y a plus. Le journal comme produit fini est maintenant en compétition avec les sites Internet où le citoyen peut participer au contenu, en apportant de l'information, en créant des blogues, en rédigeant les «wikis», en participant à des forums de discussion, etc.

Un peu partout dans le monde, les journaux tentent donc de rivaliser d'imagination pour faire participer le lecteur à la fabrication du journal. Certains grands titres, comme USA Today, L.A. Times ou El País, proposent aux internautes de calibrer la présentation des informations sur Internet en fonction de leurs propres intérêts.

Le groupe de presse Garnett, qui publie 92 quotidiens aux États-Unis, annonce qu'en 2007 les lecteurs pourront même piloter des enquêtes journalistiques par l'intermédiaire de groupes de travail!

Ce que dit le rapport, c'est que les journaux doivent passer à la vitesse supérieure sur Internet s'ils veulent survivre, avec des sites véritablement multimédias, dont les mises à jour seront permanentes, des sites qui proposeront une interactivité très forte avec leur public, et du contenu qui se répandra sur toutes les plates-formes possibles, y compris le téléphone mobile et le iPod. «Tout retard est dangereux», précise-t-on.

Les auteurs proposent également que les journaux développent au maximum les synergies, les partenariats et les collaborations avec d'autres entreprises, par exemple pour proposer du vidéo sur les sites Internet et une couverture journalistique multimédia.

À travers tous ces cris d'alarme, un petit paragraphe du rapport vient rappeler que, malgré tout, la presse traditionnelle présente encore des avantages: «confort et souplesse de lecture, mobilité, capacité d'analyse, de recul, de mise en perspective». Tout n'est donc pas perdu. Jusqu'en 2040?

À voir en vidéo