Télévision - Il y en aura pour tout le monde

Les politiciens ne sont pas les seuls à connaître les subtilités et les vertus du saupoudrage. En pleine saison des Oscars, les distingués membres de l'Académie américaine du cinéma pratiquent cette technique avec un art consommé. Ils nous montreront le fruit de leurs cogitations dimanche soir, tandis que l'humoriste Ellen DeGeneres devra, pour une toute première fois, gérer cet imposant trafic de statuettes, de performances et d'ego.

Tous se souviennent de ces soirées dominées par une production qui écrase toutes les autres. Or aucun paquebot de luxe (Titanic, en 1998) ou créature sortie de l'enfer (The Lord of the Rings: The Return of the King, en 2004) ne menace les frontières de Hollywood. Voilà qui promet au moins une soirée de télévision relativement enlevante, dans la mesure où les gagnants ne seront pas tous les mêmes et n'auront pas cet air embarrassé, cherchant des synonymes à «thank you» chaque fois qu'ils monteront sur scène.

Cette année, même les astrologues patentés en perdront la boule (de cristal). Car il suffit de consulter la liste des nominations (et le box-office nord-américain... ) pour comprendre qu'aucun film ne pourra effectuer un balayage. Les chances de Babel (sept nominations), du cinéaste mexicain Alejandro González Iñárritu, d'être sacré meilleur film sont excellentes, mais, comme l'an dernier, il faut s'attendre à un jugement de Salomon (comme celui opéré entre Crash et Brokeback Mountain). Le titre du meilleur réalisateur doit revenir à Martin Scorsese (The Departed, cinq nominations), car Hollywood ne peut se couvrir davantage de ridicule: l'un des plus grands cinéastes américains attend son tour depuis 27 ans, depuis sa première nomination pour Raging Bull (qu'il ne l'ait pas obtenu à cette époque relève déjà de l'absurde).

Pourtant, ni Iñárritu ni Scorsese ne risque de crouler sous les statuettes. Il y en aura pour tout le monde parce que la dernière année cinématographique ne fut pas des plus glorieuses. La preuve? On s'extasie encore devant le succès de Little Miss Sunshine, une charmante comédie sur une famille dysfonctionnelle, tournée au coût de huit millions de dollars, acquise à Sundance par Fox Searchlight pour 10 millions et ayant engrangé des profits de

60 millions. Un exemple de rentabilité, et de simplicité volontaire, que Hollywood n'arrive plus à se payer... Puisque les votants ont une conception plutôt sérieuse du meilleur film de l'année, ses chances de l'emporter semblent bien minces.

L'heure sera également au couronnement d'une reine. Elle se nomme Helen Mirren (The Queen, de Stephen Frears, six nominations) et risque fort d'éclipser ses rivales (dont les redoutables Penélope Cruz dans Volver et Kate Winslet dans Little Children). Et dire qu'à ses côtés on va sûrement lui flanquer un dictateur — les détracteurs de la monarchie ne seront guère surpris! — avec le Idi Amin Dada qu'incarne avec force, et beaucoup d'humour, Forest Whitaker dans The Last King of Scotland, de Kevin Macdonald.

Puisque toutes les prédictions sont possibles dans la mesure où personne ne domine dans la course, parions que Clint Eastwood (Letters from Iwo Jima) devra cette fois s'effacer devant ses rivaux et que l'on assistera à

la rédemption d'Eddie Murphy, longtemps considéré comme l'emmerdeur numéro un de Hollywood, associé à bon nombre d'échecs commerciaux. Dreamgirls, de Bill Condon (huit nominations, dont celle du meilleur acteur de soutien), constitue une heureuse exception, mais cette biographie déguisée des Supremes ne possède pas l'éclat et la virtuosité de Chicago (sacré meilleur film en 2002). Les soirées des Oscars se suivent et ne se ressemblent (à peu près) pas...

La 79e soirée des Oscars. Le dimanche 25 février aux réseaux CTV et ABC à 20h.

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