Médias -Des questions pertinentes

Quebecor espérait sûrement sensibiliser le public aux problèmes de financement de l'industrie télévisuelle. Mais on ne peut pas dire que l'entreprise a remporté la bataille des relations publiques.

La décision de Quebecor de suspendre unilatéralement ses paiements au Fonds canadien de télévision (FCT) en janvier a été à peu près unanimement décriée. Les organismes du milieu télévisuel, les partis d'opposition à Ottawa, les éditorialistes et chroniqueurs des médias ont vilipendé la méthode choisie par Quebecor. Sans parler des lettres des citoyens diffusées sur les sites Internet, toujours plus virulentes que ce que les chroniqueurs pouvaient écrire. La ministre du Patrimoine, Bev Oda, et le président du CRTC ont fini par déclarer cette semaine que l'entreprise devait reprendre ses paiements. Quebecor a donc fait savoir mardi soir qu'elle recommençait à verser ses contributions au FCT.

Mais la crise est loin d'être réglée. D'abord parce que Shaw, le grand câblodistributeur canadien-anglais, continue toujours de suspendre ses paiements au FCT. Ensuite parce que Quebecor désire toujours créer son propre fonds de financement, lequel serait reconnu par le CRTC et contribuerait uniquement aux productions du groupe. Enfin parce que les questions soulevées par Quebecor doivent obtenir des réponses.

Que les règles de financement de la télévision doivent être revues, personne ne le conteste. Mais les solutions ne seront pas faciles à trouver.

Le Fonds canadien de télévision a d'abord été créé en 1994 sous le nom de Fonds des câblos; il était alimenté alors uniquement par les câblodistributeurs. Pour pouvoir développer un réseau de distribution donnant accès à de nombreuses chaînes américaines, les entreprises acceptaient de verser un pourcentage de leurs profits dans un fonds d'aide à la production canadienne.

À la même époque, le CRTC permettait de développer des chaînes spécialisées canadiennes, ce qui a permis aux distributeurs de rendre leur produit commercial encore plus attrayant. C'est aussi à cette époque que le gouvernement sabrait le budget de Radio-Canada et encourageait le développement de la production indépendante. Ce sont d'ailleurs les producteurs indépendants qui ont accès à ce fonds.

Deux ans plus tard, Patrimoine Canada décidait de verser 100 millions par année à ce fonds; quant aux contributions des distributeurs (y compris les distributeurs par satellite), elles atteignent désormais 150 millions.

Ce fonds est géré par un conseil d'administration de 20 personnes qui représentent toute l'industrie. Il ne jette pas son argent par les fenêtres et doit respecter des règles strictes et complexes. Par exemple, le tiers de son budget doit être consacré aux émissions en français et une partie doit aller à des émissions en langues autochtones.

Genres précis

Mais le plus important, c'est la règle voulant que le FCT finance des émissions dans quatre genres précis: les dramatiques, les documentaires, les émissions jeunesse et les «variétés et arts de la scène».

Pourquoi ces émissions? Parce que, compte tenu du marché canadien, de sa taille, de sa proximité avec les États-Unis, ce sont des émissions plus difficiles à financer, moins immédiatement rentables... et plus représentatives de la culture nationale.

Quebecor, elle, aurait voulu que d'autres émissions soient admissibles au financement, dont la télé-réalité (et peut-être aussi les quiz et les magazines?). On remarquera d'ailleurs que TVA ne diffuse à peu près aucun documentaire ou émission jeunesse, et moins de fictions que Radio-Canada. Ce qui explique, entre autres choses, pourquoi les émissions de Radio-Canada retirent plus d'argent du FCT, puisque le mandat de la télévision publique exige qu'elle diffuse ce genre d'émissions. En décidant de réserver 37 % du montant du FCT à Radio-Canada, le gouvernement a voulu protéger cette obligation de la télévision publique.

On pourrait discuter longuement des autres genres d'émission qui pourraient être financés, comme on pourrait se demander si la proportion de 37 % réservée à Radio-Canada est adéquate. Ce sont des questions légitimes. Mais elles sont indissociables d'une discussion sur ce que devrait être le mandat de Radio-Canada et sur le genre d'émissions qui mériteraient, sur tous les réseaux, de recevoir l'aide publique parce qu'elles représentent le mieux la culture d'ici. On conviendra que ce sont des questions importantes, auxquelles Quebecor ne peut pas répondre toute seule.

Quebecor veut également que les productions sur de nouveaux supports, comme la vidéo sur commande ou Internet, soit admissibles au FCT. De façon générale, les intervenants de l'industrie donnent raison à Quebecor sur ce point. Encore faut-il savoir de combien d'argent disposerait le FCT pour faire face à une telle ouverture. Le budget actuel du FCT est limité, et il n'arrive déjà pas à satisfaire toutes les demandes compte tenu de la multiplication des chaînes spécialisées, qui ont toutes un certain pourcentage de contenu canadien à respecter.

Ce ne sont là que quelques aspects de cette crise, sans parler de la répartition des droits audiovisuels dans le nouvel environnement numérique. Pourra-t-on tenir une discussion plus sereine sur ces sujets?