30 janvier 1948 - Gandhi a été assassiné ce matin

La plupart des Hindous regardaient Gandhi comme un saint, et ajoutaient secrètement son image à la longue famille de leurs idoles traditionnelles.
Photo: La plupart des Hindous regardaient Gandhi comme un saint, et ajoutaient secrètement son image à la longue famille de leurs idoles traditionnelles.

Le Mahatma allait faire sa prière sur les gazons du palais Birla lorsque quatre balles l'ont atteint en pleine poitrine — La nation indienne en pleurs — Notes biographiques

Nouvelle-Delhi, 30 (Reuter). - Gandhi était sorti du Palais Birla, où il jouissait de l'hospitalité d'un riche industriel hindou et effectuait son jeûne de protestation contre le conflit indo-musulman. Il allait faire sa prière sur les gazons du palais, marchant péniblement en s'appuyant sur les épaules de ses petites-filles; une foule de 500 personnes s'ouvrait respectueusement sur son passage, lorsqu'un jeune homme vêtu d'une capote kaki de l'armée s'avança et décocha au mahatma 4 coups de revolver en pleine poitrine. Dès le premier coup de feu, une tache de sang rouge apparut sur sa cape blanche; au troisième, il offrit lui-même sa poitrine toute grande, et chancela dans les bras des femmes qui poussaient des cris et éclataient en sanglots. Transporté à l'hôpital, il rendit l'âme au bout d'une demi-heure.

Maîtrisé par des assistants, l'assassin a déclaré à la police qu'il était un Hindou Mahratte de Poona, et qu'il était indigné de la modération de Gandhi à l'égard des musulmans.

'Remercions le ciel, a dit une personnalité officielle anglaise des Indes, que l'assassin ne soit pas un musulman, sinon le pire serait à craindre'.

En effet, Gandhi se préparait, à l'issue de son jeûne, à entreprendre au Pakistan musulman une grande tournée de prédication et de pacification. On sait que les deux Dominions créés le 15 août dernier, Inde et Pakistan, sont déchirés depuis cette date par des troubles et des bagarres, surtout du fait que le Cachemire, de population en majorité musulmane, a été attribué au Dominion de l'Inde.

Gandhi ne cessait d'exhorter les Hindous à fraterniser avec les Musulmans, à leur rendre l'usage des mosquées qui avaient été converties en temples bouddhistes, à leur assurer garantie et sécurité dans les trains, sur les routes et dans leurs demeures. Il avait entrepris son jeûne comme un symbole d'auto-punition et blâmait énergiquement l'emploi de la violence pour résoudre le problème des relations indo-musulmanes. - 'Le jeûne', disait-il, 'm'est apparu comme l'effort le plus noble de la nature humaine, et la meilleure discipline pour parvenir à la nudité de la conscience.' [...]

Un appel d'Attlee

Londres, 30. (C.P.) - On s'attend à ce que le premier ministre Attlee lance cette nuit un appel à l'Inde et au Pakistan pour les exhorter à aplanir leurs divergences de vues à l'occasion de la mort de Gandhi.

Les conséquences de son assassinat peuvent, en effet, être incalculables, et le plus grand sang-froid doit être recommandé.

Habib Ibrahim Ranimtolla, Haut-Commissaire du Pakistan à Londres, a présenté ses condoléances officielles au Haut-Commissaire hindou, Krishna Menon.

Le portrait de Gandhi a été suspendu dans la bibliothèque de la Maison de l'Inde, et sur le mur extérieur cette simple pancarte: 'Gandhi est mort'.

Les 400 personnes du personnel de la Maison ont interrompu leur travail, femmes en saris traditionnel et tête nue, Sikhs barbus et en turban pleuraient en apprenant la nouvelle. Dans les salles où quelques jours plus tôt, Musulmans et Hindous priaient ensemble pour la pacification de leur pays, les officiels abandonnèrent leur déjeuner en signe de deuil.

Notes biographiques

[...] l'homme qui a libéré de la sujétion britannique 400 millions d'Hindous, c'est ce frêle homme chauve à la face émaciée, l'âme brûlante dans une carcasse mystiquement méprisée et dominée, Mohandas Karamchand Gandhi.

Sa route ne fut pas un tapis de fleurs. Vastes campagnes de désobéissance civile qui le conduisaient à la prison, grèves de la faim qu'il s'imposait en guise de protestation, tel fut le prix de l'effort inébranlable de Gandhi et de son succès.

Doit-on, en vérité, parler de succès, lorsqu'on voit aujourd'hui les Indes divisées entre deux factions ennemies, les Musulmans d'une part, et les Hindous et Sikhs d'autre part, à la veille, peut-être, d'un conflit d'une gravité exceptionnelle, et dont leur longue histoire n'a pas eu d'autre exemple?

On peut imaginer l'infinie mélancolie du grand mystique, parvenu au seuil de sa 80e année, lorsque après n'avoir cessé de prêcher la paix et l'union, il voyait l'Inde et le Pakistan séparés par des divergences de vues, raciales et religieuses, qui paraissent insurmontables à l'esprit le plus optimiste. Ne disait-il pas récemment, et c'était certainement tout à fait sincère, que la vie n'avait plus de prix à ses yeux quand il voyait son pays déchiré par des bagarres sanglantes, ses peuples ballottés deci delà par des brimades et des persécutions, des femmes et des enfants obligés d'abandonner leur foyer pour échapper à des massacres...

Découragé pour la première fois, lorsque parvenu au faîte de son prestige et à la réalisation de l'effort de sa vie - l'indépendance des Indes -, Gandhi appelait la mort libératrice. Le geste d'un assassin vient de remplir son voeu.

L'un des plus grands hommes de son temps

Sa figure restera celle de l'un des plus grands hommes de son temps. Nul fastueux empereur des Indes du passé, nul Grand Mogol n'eut jamais autant d'influence et d'autorité sur l'immense peuple des Indes, comme cet homme sans prestance extérieure, sans naissance et sans fonction officielle, qui parlait aux foules avec simplicité, sans le moindre apparat, vêtu d'un pagne ceint aux reins et d'un châle sur les épaules, les pieds nus dans des sandales, le crâne étincelant et les yeux vifs vous regardant bien en face derrière ses lunettes - silhouette familière en Europe comme en Asie [...].

Le secret de son prestige, c'est qu'il parlait avec son coeur. Il ne disait que des choses simples, mais c'était toujours de ces grandes vérités éternelles qui allaient directement au coeur des hommes. Et il les disait avec force, avec une conviction irradiante.

La plupart des Hindous le regardaient comme un saint, et ajoutaient secrètement son image à la longue famille de leurs idoles traditionnelles. Mais certains, parmi les foules ignorantes et fanatiques, ne pouvaient s'élever jusqu'à ses conceptions de noble humanité, et surtout dans les milieux musulmans, ne comprenaient pas sa prédication de paix. Ils voulaient recourir à la violence pour parvenir aux mêmes buts.

Son assassinat est l'aboutissement fatal de ces instincts de violence, mal refrénés dans le coeur des hommes, en particulier chez tant d'adeptes de l'Islam.

Sur le plan politique

Sur le plan politique, Gandhi eut souvent à lutter contre l'administration anglaise, bien qu'il gardât une attitude loyale envers la Grande-Bretagne, tout en poursuivant inlassablement sa campagne pour l'indépendance spirituelle et politique de son pays. Durant la première guerre mondiale, il se rangea franchement du côté des Alliés [...].

Lorsqu'en 1927 la couronne britannique institua la commission Simon pour examiner si l'Inde était apte à se gouverner elle-même, elle omit d'y inclure des représentants du pays. Des protestations s'élevèrent, et en 1929 un Congrès national hindou chargea Gandhi, qualifié de 'Mahatma' - c'est-à-dire 'La Grande Ame du Peuple' - de prêcher une campagne pour l'indépendance. Il fit alors en février 1930 une 'marche vers la mer' restée célèbre, marche qui le conduisit... à la prison (il a passé 12 ans de sa vie dans les prisons anglaises).

La dernière fois qu'il fut arrêté, ce fut pendant la seconde guerre mondiale, en 1942, lorsqu'il demanda au gouvernement britannique de remettre l'administration des Indes entre les mains de représentants nationaux. La Grande-Bretagne considéra ce geste comme inopportun dans une période où elle avait à faire face à une âpre lutte avec le Japon en Asie, et incarcéra Gandhi pour la sixième et dernière fois. Il fit alors un jeûne de 21 jours, et lord Linlithgow le fit relâcher après 21 mois de détention, craignant des troubles s'il mourait, et cédant à ce qu'il appela un 'chantage politique'.

Résistance passive

Depuis cette époque, Gandhi se confina dans une attitude de résistance passive. Il choisit le rouet comme symbole de l'indépendance économique, ainsi que le manteau de coton tissé à la maison: il y voyait l'emblème de la vie simple et de la résistance économique à la domination britannique.

Les événements d'après-guerre, l'affaiblissement de la puissance mondiale de l'Angleterre malgré sa victoire, et le grand courant général d'idées humanistes et émancipatrices des peuples (idéologie américaine d'anticolonialisme), ont favorisé les aspirations de Gandhi et de son peuple. Mais lorsque enfin l'indépendance des Indes devint un fait accompli, sous la forme du Dominion musulman du Pakistan et du Dominion bouddhiste de l'Inde proprement dite, Gandhi eut l'amertume de voir s'élever entre les deux troncs séparés de son pays un conflit dont il réalisait toute la gravité, et dont il lui a été épargné par le Ciel de voir les conséquences.

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30 janvier 1948 - La plus haute figure de son pays

L'assassinat de Gandhi est l'évènement le plus considérable des dernières vingt-quatre heures.

Le Mahatma occupait dans le monde une situation personnelle unique. On ne voit pas quel autre homme, sans titre, sans fonction officielle, aurait pu faire ce qu'il a tout récemment encore réalisé: arrêter, par la seule menace de son jeûne, un conflit fratricide, amener les adversaires d'hier, tout prêts pour un certain nombre à s'entr'égorger, à signer une sorte de traité de paix.

C'était indiscutablement la plus haute figure de son pays.

Il y a quelque temps, Nehru, le chef du gouvernement indien, disait précisément qu'on ne pouvait imaginer ce qu'avait représenté pour la vie de l'Inde, en ces derniers mois, la seule présence chez elle de Gandhi.

Le Mahatma est tombé sous les balles d'un jeune Hindou. [...] Qu'un homme dont la parole paraissait s'imposer à tous, Hindous, Musulmans, Sikhs, ait été ainsi frappé, cela atteste qu'il existe, même dans un pays comme l'Inde, des fanatiques dont rien ne saurait paralyser la passion.

À certains égards, le fait que l'assassin est un Hindou est, si l'on ose à propos d'un tel drame employer un pareil terme, une circonstance heureuse.

Gandhi était un Hindou. S'il était tombé sous les coups d'un Musulman, les conséquences, dans ce pays où s'agitent encore tant de passions de race et de religion, eussent pu être extrêmement graves. Quand il commença son dernier jeûne, on exprimait tout haut la crainte que s'il y succombait, sa mort ne provoquât de violentes manifestations contre les Musulmans.

Il est trop tôt pour essayer de deviner les conséquences qu'aura pour l'Inde sa tragique disparition. On peut, sans grand risque cependant, prédire que Gandhi, mort, sera aussi puissant que Gandhi, vivant. Son souvenir continuera d'animer son peuple. Souhaitons que la grande leçon d'unité et de patriotisme qu'il a donnée s'impose de plus en plus à ces centaines de millions d'hommes, qui représentent une des grandes forces de l'humanité.

Le Mahatma est tombé en s'en allant à sa quotidienne réunion de prière. Peut-être n'aurait-il pas souhaité une autre mort.

O. H.

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27 janvier 1948 - Les qualités des femmes comme chauffeur

Regina. — Les dossiers de police révèlent qu'au cours des neuf premiers mois de l'année dernière, une seule femme contre 390 hommes s'est rendue coupable d'excès de vitesse au volant, et que, sur 1,500 contraventions diverses aux règlements de la circulation, on ne relève que 19 noms de femmes.

La seule contravention la plus courante chez la femme automobiliste est d'avoir stationné plus longtemps que le permettent les règlements probablement devant l'entrée d'un magasin. La seconde est d'avoir franchi une intersection en dépit du signal rouge d'arrêt. Le magistrat de police Scott admet que les doux yeux d'une automobiliste peuvent attendrir un agent de la circulation, mais il dit qu'en général les femmes conduisent plus prudemment, font rarement de la vitesse et que, mieux que les hommes, elles observent les règlements de la circulation.

Sur les 19 femmes traduites devant le magistrat pour contravention à la circulation, une seule était récidiviste.

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27 janvier 1948 - Le chauffage 'sans feu'est un fait accompli

Le chauffage sans foyer, sans chaudière et sans cheminée est passé de l'état de projet à celui de réalité. Tout l'hiver dernier on a chauffé quelques maisons de l'Indiana au moyen d'appareils révolutionnaires fonctionnant sur le principe de la 'thermopompe'. Le numéro de février de Sélection du Reader's Digest présente une documentation intéressante sur cette nouvelle méthode.

L'idée n'est pas nouvelle: conçue voici 95 ans, elle vient enfin d'être mise en application. De fait, la thermopompe est comparable à un réfrigérateur qui fonctionnerait à l'envers. Votre frigidaire rafraîchit les aliments en 'aspirant' la chaleur qu'ils contiennent pour la rejeter ensuite à l'extérieur. De même, la thermopompe aspire la chaleur extérieure et la rejette à l'intérieur de la maison. Au coeur même de l'hiver, il existe toujours en effet une certaine chaleur dans l'air extérieur, dans le sol, ou dans l'eau des rivières et des puits.

Quand vient l'été, l'appareil se transforme automatiquement en 'climatiseur'. Il suffit de régler une fois pour toutes le thermostat à 72 degrés: la température de la maison se maintient à ce niveau toute l'année. La thermopompe est aussi capable de fournir de l'eau chaude moyennant une dépense très inférieure à celle qu'exigent les chauffe-eau actuellement en usage. Deux firmes de l'Indiana fabriquent maintenant des thermopompes en série. Bonne nouvelle! Mais empressons-nous d'ajouter qu'il ne faut pas espérer la livraison de son appareil la semaine prochaine...

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28 janvier 1948 - 11 nouvelles policières

La ville de Montréal, qui a inauguré depuis quelque temps un service de femmes policières, assermente, aujourd'hui, onze nouvelles recrues, portant ainsi à 20 les membres de ce service.

L'expérience a démontré que l'emploi de femmes dans la police apportait d'excellents résultats particulièrement en ce qui concerne la délinquance juvénile et certains cas relevant de la brigade des homicides (opérations illégales, etc.).

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26 janvier 1948 - La libre Russie

À Paris passe actuellement le film 'Les Raisins de la colère' (The Grapes of Wrath), d'après l'oeuvre de Steinbeck. Plusieurs critiques cinématographiques de la capitale française déplorent la venue de cette production malgré son incontestable qualité.

On sait en effet que le sujet de cette pièce est une satire contre l'exploitation patronale qui sévissait en Californie, les communistes parisiens n'ont pas manqué d'en faire des gorges chaudes. Toutefois si ce film peut servir la propagande soviétique en France il n'en est pas de même en Russie, car après une semaine de représentations dans ce pays, on dut retirer 'Les Raisins de la colère' de l'écran, les ouvriers russes s'apercevant que l'enfer américain était en réalité bien supérieur à leur propre paradis.