Télévision - Chaplin, en pleine guerre

Le personnage de Charlot est né en 1914. Charlie Chaplin, son père, un Anglais qui a grandi dans une famille atypique liée au music-hall, gagne alors sa vie en jouant des sketches au théâtre. Son tout premier film a un titre fort à propos: Pour gagner sa vie. D'un coup, le salaire est confortable: 150 $ par semaine. En sol européen, au même moment, des dizaines de milliers de jeunes hommes s'apprêtent à mourir dans cette boucherie écoeurante qu'est la Première Guerre mondiale, la Grande Guerre comme on l'appelle alors.

Charlot est un rêveur, un poète, un enfant, un romantique très sensible à une époque de carnage terrible. Il provoque le rire bon enfant à l'ère où les hommes inventent des procédés industriels pour tuer.

Selon ses propres mots, tout ce dont Chaplin a besoin pour produire des films à succès est un jardin public, un policier et une jolie fille... En quelques mois seulement, Chaplin devient un acteur très populaire. Les bénéfices que tire de son travail la Keystone sont inattendus. La nouvelle vedette, reconnaissable à un costume qu'elle ne quitte plus, a vite envie de tourner autre chose que des scénettes intuitives où son exceptionnelle maîtrise des techniques du jeu crève tout de suite l'écran.

Deux ans seulement après ses débuts, Chaplin est le comédien le mieux payé et le plus apprécié du monde. En 1916, il se voit offrir un contrat faramineux de 670 000 $ pour tourner, en une année, une série de 12 films de deux bobines chacun pour le compte de la Mutual Film Corporation.

Rien ne coûte plus cher que Chaplin, dit-on, sauf la guerre!

Ces douze films tournés durant l'effroyable conflit sont considérés désormais, très souvent, comme ce que le cinéma muet a donné de mieux. Télé-Québec a eu la bonne idée de les présenter durant la saison des fêtes de Noël dans des versions soigneusement restaurées et accompagnées d'une musique pour orchestre composée et dirigée par Carle Davis. Deux films chaque soir, à compter de 20h. Le tout est diffusé en reprise à compter du 31 décembre, mais à 14h cette fois.

Dans plusieurs de ces courts métrages, on perçoit fort bien des éléments de grands films postérieurs comme Les Temps modernes ou même Le Dictateur. Le génie de Chaplin éclate tout entier dans cette douzaine de films. Le rythme et la finesse des scénarios qu'il produit alors dans son studio de la Lone Star synthétisent tout le talent immense de ce génie humaniste du rire.

Charlot chef de rayon, premier film tourné seul par Chaplin, est présenté le soir de Noël. C'est un bijou. On y trouve, comme dans presque tous les films que tourne alors Chaplin, la belle et douce Edna Purviance et le colosse Eric Campbell. Ce dernier est toujours attifé comme une sorte de Méphistophélès, moustache et sourcils pointés vers le ciel, regard sombre, air terrifiant. Au centre de l'action ici, un escalier mécanique à la vitesse excessive... Tout le reste n'est qu'une savante chorégraphie orchestrée autour de la figure d'un voleur qui est le double exact de Charlot. Évidemment, le brave vagabond finit par réduire à néant les projets des deux malfrats qui tentent de voler la caisse du commerce qui les emploie...

Des comédies, les films de Chaplin? Oui, bien sûr. Mais de près, dans le détail, ses films sont tissés de tragédies. Ce sont les instants d'un être trop sensible pour une société qui l'est à l'évidence de moins en moins. Ces micro-tragédies, enfilées les unes derrière les autres, provoquent le rire. Elles révèlent sans cesse, de façon éclatante, la simplicité et la finesse du jeu mis en scène par Chaplin, toujours prêt à saisir, dans l'instant, l'émotion pure.

Charles Chaplin, à la différence de plusieurs metteurs en scène de l'époque, tourne alors presque tout en intérieur. Cela lui permet entre autres de mieux contrôler la lumière. Son personnage de Charlot occupe à lui seul l'essentiel du temps filmique, ce qui laisse pratiquement aucune possibilité à l'élaboration d'histoires parallèles. Charlot occupe tout l'espace, et tout le temps.

À ne surtout pas manquer, le 29 décembre, Charlot l'émigrant, merveille d'ironie et de finesse. Il s'agit d'un des films que Chaplin lui-même préférait, peut-être à cause de sa propre histoire personnelle, mais sans doute aussi beaucoup à cause du caractère particulièrement soigné de sa réalisation. Son exigence était telle pour ce film qu'il tourna 30 kilomètres de négatifs, soit au moins autant que pour un long métrage!

Chaque tournage de Chaplin est soigneusement préparé, même si une large place est laissée à l'improvisation. Il met d'abord en place chacun des rôles. Il les répète, les joue et les situe lui-même en regard du sien. C'est ainsi, en véritable homme-orchestre, qu'il dirige dès ses débuts, et pour toujours, les plateaux de tournage dont il a la charge. Chaplin, c'est un monstre qui avale le travail comme un ogre.

Charlot, Télé-Québec, lundi au vendredi à 20h.
1 commentaire
  • Christian Rasselet - Inscrit 24 décembre 2006 17 h 05

    Merci Charlot.

    Felicitations pour cette heureuse intiative de Tele-Quebec, surtout bien programmee pour cette periode du temps des fetes, qui permet aux jeunes de faire connaissance avec personnage et un createur de genie.

    citizenkan@videotron.ca