Bye-Bye Belgium, radiographie d'un canular

Ces clients d’un bistrot belge semblaient indifférents au faux reportage diffusé mercredi dernier par la RTBF.
Photo: Agence France-Presse (photo) Ces clients d’un bistrot belge semblaient indifférents au faux reportage diffusé mercredi dernier par la RTBF.

Bruxelles — Pour quelques initiés qui, depuis deux ans, avaient été mis dans la confidence, l'opération portait un nom de code, BBB, ou Bye-bye Belgium. Insupportable canular pour les uns, indispensable tentative en vue d'impliquer des citoyens dans un débat crucial aux yeux des autres, le faux journal télévisé de la RTBF diffusé le mercredi 13 décembre n'a, en tout cas, pas fini de diviser les politiques, les journalistes et l'opinion belge.

L'initiative du journaliste-écrivain Philippe Dutilleul évoquant une sécession flamande n'a pas seulement fait — fictivement — exploser le pays; elle a brouillé toutes les certitudes en inscrivant brutalement dans la réalité quotidienne un sujet avec lequel beaucoup jouaient sans se rendre compte qu'ils manipulaient de la dynamite. Ce qui n'était jusqu'ici, dans les différents médias, qu'un scénario pour l'avenir, une hypothèse, une impossibilité ou, au contraire, une nécessité, est soudain devenu une réalité tangible. Tellement présente, tellement inquiétante pour beaucoup de citoyens-téléspectateurs qu'ils n'ont, semble-t-il, relevé aucune des incohérences et des invraisemblances de ce qui leur était montré.

Près de 90 % d'entre eux avouent que jusqu'à l'apparition à l'écran, au bout d'une trentaine de minutes, d'un panneau indiquant «Ceci est une fiction», ils y ont cru. «J'avais imaginé beaucoup de choses, mais pas un phénomène d'une telle ampleur», explique, après coup, Philippe Dutilleul, 55 ans, adepte d'une «nouvelle écriture télévisuelle», pionnier du magazine Strip Tease et Tout ça ne nous rendra pas le Congo, des émissions décapantes, iconoclastes, dénonciatrices, qui résument un style belge, fait d'humour et de tendresse amère.

Documentaire de fiction

Dans un livre éponyme paru le vendredi 15 décembre (Éditions Labor), Philippe Dutilleul résumait «l'opération BBB»: un «documentaire de fiction un peu fou, sans équivalent dans le paysage audiovisuel nourri aux shows de la télé-réalité». Précédé d'un long travail de repérage en Flandre et en Wallonie ainsi que d'une étude minutieuse du phénomène séparatiste et de son évolution, le scénario a mûri au fil du temps.

À la mi-2004, un premier synopsis de Philippe Dutilleul et du réalisateur Jean Libon évoque la mort brusque d'Albert II, à un moment où des discussions sur le conflit communautaire entre Flamands et francophones sont dans l'impasse. Le Parlement régional de Flandre convoque des états généraux qui vont voter l'indépendance. Les Parlements wallon et bruxellois, unis, vont faire de même, alors que la Bourse chute, que la violence menace et que l'Union européenne et l'OTAN, toutes deux basées à Bruxelles, s'interrogent sur l'attitude qu'il convient d'adopter.

À la RTBF, l'idée est bien accueillie, notamment par Jean-Paul Philippot, administrateur général et patron du service public. Un premier écueil est toutefois évoqué: il faudra trouver un budget à la hauteur des ambitions affichées. Or comment mobiliser de l'argent pour un projet secret et un programme sur lequel la chaîne ne pourra communiquer?

Secouer le téléspectateur

En février 2005, la version «1» est remaniée. Sortant d'une certaine torpeur, la presse francophone évoque désormais le «scénario du pire» et invite les responsables du sud de la Belgique à préparer, le cas échéant, la séparation, au lieu d'attendre que d'autres décident seuls de l'avenir de l'État. Les responsables de la RTBF vont bientôt recevoir une version «2», influencée par celui que Philippe Dutilleul présente, au début de son livre, comme son «partenaire français». Ce conseiller-ami est, en fait, Alain Moreau, ancien éditeur, scénariste de fiction et auteur de documentaires (Fusillés pour l'exemple, 1945, France, année zéro, etc.). C'est dans sa maison de campagne que l'idée a mûri. «Si j'étais belge, voilà ce que je ferais...», explique-t-il à Philippe Dutilleul.

Il évoque une interruption des émissions, l'annonce d'un départ du roi, etc. Invité à s'associer à la concrétisation de l'idée, M. Moreau décline: «Trop de projets en chantier», explique-t-il.

Dans un texte de quatre feuillets, le tandem franco-belge évoque alors la séparation du royaume comme «une sorte de passage obligé pour apaiser des tensions de plus en plus fortes entre les communautés flamande et wallonne». Le peuple? «Anesthésié dans un pays divisé culturellement, cadenassé par un monde politique souvent clientéliste et sans réelle vision, il ne s'exprime pas, sinon dans des sondages d'où il ressort qu'il reste majoritairement pro-belge, même en Flandre. Cherchez l'erreur», écrivent les auteurs.

La Belgique, terre de surréalisme mais aussi de consensus et de compromis vit dans la paix civile. Les choses pourraient-elles changer? L'extrême droite xénophobe flamande pourrait-elle «provoquer l'étincelle de la discorde qui mettra le feu aux poudres»? Pour répondre, il convient de se projeter «de façon abrupte, subjective et effrontée dans le futur du premier jour de l'indépendance», écrivent les deux auteurs. Il faut «secouer le téléspectateur», «alimenter un débat fondamental».

L'ombre d'Orson Welles

Tous les éléments de scénarisation qui se retrouvent à l'écran vingt-deux mois plus tard son inclus dans ce texte. L'ombre d'Orson Welles plane: le 30 octobre 1938, sur CBS, un — faux — présentateur annonce le débarquement de Martiens belliqueux. Malgré des mises en garde, de nombreux auditeurs vont y croire.

Philippe Dutilleul prévoit que des interviews déjà existantes seront détournées de leur but premier. D'autres seront réalisées avec le concours d'hommes politiques, de journalistes, d'artistes connus. À tous, affirme-t-il aujourd'hui, le journaliste explique qu'il prépare une fiction, qu'il réclame la confidentialité, que le projet arrivera «un peu à l'improviste» à l'antenne. Diverses personnalités acceptent de jouer le jeu, quelques-unes déclarent, depuis la diffusion, qu'elles avaient mal compris le but de la RTBF. En Flandre, le journaliste rencontre une certaine méfiance, «mais jamais aucune hostilité».

Enfin, la note Dutilleul-Moreau juge «important» que le projet fasse l'objet d'une coproduction avec une des chaînes flamandes. Celles-ci refuseront. Lorsque, au début 2006, la décision est officiellement prise d'aller jusqu'au bout de l'aventure, sept personnes — le patron de la RTBF, quatre de ses adjoints, Philippe Dutilleul et le réalisateur Jean Libon — sont dans la confidence et parviendront à éviter toute fuite. Ce qui serait sans doute impossible à Paris se réalise à Bruxelles: le secret a été gardé jusqu'au bout.

Quelques quotidiens ont appris la nouvelle dans l'après-midi de mercredi, d'autres ont découvert l'affaire «BBB» au moment de sa diffusion... Les spécialistes, les politiques et les artistes consultés ont respecté les consignes de silence. La police et le palais royal, avertis que quelques remous risquaient de se produire, n'ont rien dit.

François de Brigode, l'un des deux présentateurs vedettes du «JT» de la RTBF, a été contacté à la fin de l'été. Il a donné son accord à condition que l'émission se déroule en dehors du cadre de son journal. Le président de la Société des journalistes — dont certains membres ont refusé de collaborer — a exigé la mention claire du mot «fiction» dès le début de la diffusion. Philippe Dutilleul a refusé, appuyé, écrit La Libre Belgique, par le Français Yves Bigot, directeur des antennes de la RTBF depuis quelques mois. «Faux», explique l'intéressé, dont on remarque, par ailleurs, la grande discrétion dans toute cette affaire.

Aujourd'hui, la RTBF est, il est vrai, elle aussi partagée: certains saluent l'audace retrouvée de la maison, d'autres se rangent derrière les politiques, qui jugent que le service public s'est montré «irresponsable».