Versailles à Saint-Hubert

Il y a vraiment deux histoires dans le Marie-Antoinette que Télé-Québec diffusera jeudi prochain.

Il y a le film en tant que tel, ce qu'il raconte.

Et il y a l'histoire du tournage, une histoire tellement inusitée que Télé-Québec présente, le lendemain du film, un documentaire sur ce projet expérimental qui a permis à deux cinéastes québécois d'innover avec une nouvelle technique de tournage en décors numériques.

Plus précisément, les comédiens ont joué toutes leurs scènes dans un studio de Saint-Hubert, en banlieue de Montréal, en se déplaçant sur un fond verdâtre, alors que l'équipe avait d'abord tourné des images dans toutes les pièces du château de Versailles, images qui étaient fusionnées par ordinateur aux scènes jouées par les comédiens.

Ce film est d'abord une commande de la chaîne française France 2, qui avait proposé à Yves Simoneau de réaliser l'oeuvre en décors numériques. Simoneau avait tourné en 2001 un Napoléon qui avait utilisé certaines techniques similaires.

Et il paraît que les Français préféraient voir des comédiens inconnus de leur public interpréter des personnages célébrissimes comme Louis XVI et sa reine, plutôt que des vedettes françaises bien identifiées.

Télé-Québec a été associée au projet, et Simoneau a demandé à Francis Leclerc d'agir comme réalisateur avec lui. On pourrait imaginer un choc des ego, mais l'entente fut fort cordiale, tous les deux signant alternativement une scène ou l'autre. «Le projet était tellement important et les délais tellement courts qu'un seul réalisateur n'allait pas y arriver, ajoute Leclerc. Nous nous sommes vraiment divisé le travail, un peu comme les frères Taviani. Et nous sommes assez fiers, comme Québécois, de raconter l'histoire de Marie-Antoinette aux Français!»

Un monde clos

Le film s'appuie sur une recherche historique qu'on jure être sans failles. Tous les dialogues proviennent de sources historiques éprouvées (lettres, discours, etc.). Le scénario a été écrit par Jean-Claude Carrière, écrivain et scénariste dont la réputation est prestigieuse (on lui doit, entre autre, les scénarios de Valmont, Le Retour de Martin Guerre, Cyrano de Bergerac et Le Hussard sur le toit).

Autre particularité: il s'agit d'une docufiction. L'histoire de Marie-Antoinette est donc racontée par un narrateur (Guy Nadon dans la version Télé-Québec, et Charles Berling dans la version France 2, dont la date de diffusion n'est pas encore déterminée).

En 90 minutes, il s'agit d'un véritable cours d'histoire, qui résume très bien la vie de la célèbre reine d'origine autrichienne arrivée à Versailles à l'âge de 15 ans grâce à un mariage «arrangé» avec le dauphin Louis-Auguste, qui deviendra bientôt Louis XVI, plongée dans un univers codé, extrêmement hiérarchisé, dont les règles d'étiquette sont affolantes.

La mort du roi Louis XV ne sera pas une grande occasion de fêter: «Mon Dieu, guidez-nous, nous sommes trop jeunes pour régner», écrit-elle d'un ton presque désespéré.

Le film la décrit comme une femme à la fois victime de son entourage et responsable de sa propre perte. Gentille et semblant fuir les cancans de la cour, mais également dépensière et frivole, elle vit dans son monde clos de Versailles sans réaliser l'ampleur de la crise qui sévit en France, isolée de la famine, de l'injustice sociale criante et de la révolte qui gronde. Son aveuglement, ainsi que des campagnes haineuses à son endroit, la perdront.

La structure du film est classique: ouverture sur Marie-Antoinette à la prison de la Conciergerie en octobre 1793, alors qu'elle vient d'être condamnée à mort, et long retour en arrière à partir de son arrivée à Versailles en 1770, les différente scènes formant des vignettes qui illustrent les étapes de sa vie, telles que racontées par le narrateur.

Une aventure

Ce Marie-Antoinette de Leclerc/Simoneau n'a pas la même ampleur que le récent film de Sofia Coppola sur le même thème. Il faut dire que son budget est beaucoup moins élevé! Le film a été produit au coût de cinq millions, partagé moitié-moitié par la France et le Québec, entre Emergence international, GMT, France 2 et Télé-Québec, qui a investi 300 000 $ pour le film et le documentaire qui l'accompagne.

Le tournage fut une véritable aventure. L'équipe a d'abord tourné 926 plans différents de Versailles et d'autres endroits. Puis, dans un studio près de Montréal, les comédiens costumés évoluaient dans un décor vide alors que les réalisateurs orchestraient leurs déplacements en regardant les plans de Versailles sur leur ordinateur. Tout ce travail numérique a été effectué par la société québécoise Hybride Technologies, qui a une solide expérience dans le domaine des effets numériques (elle a réalisé, par exemple, les images numériques des films américains Sin City et Snakes on a Plane).

Il s'agit évidemment d'une façon plus économique de travailler, d'autant plus qu'il est interdit d'envahir le château de Versailles avec d'imposantes équipes de tournage. Par la magie numérique, les comédiens jouent donc dans des pièces véritables du château qui sont habituellement inaccessibles aux caméras. Le résultat est crédible, quoiqu'un peu statique par moments.

«Ce fut vraiment un laboratoire et un banc d'essai, explique Francis Leclerc. Je ne suis pas certain que je referais un film au complet de cette façon. Si on le fait seulement pour le plaisir de la technique, ça ne vaut pas la peine. Il faut que la technique soit d'abord au service d'une bonne histoire.»

Et avec Marie-Antoinette, on a toujours une bonne histoire.

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Marie-Antoinette

Télé-Québec, jeudi 21 décembre, 21h

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Marie-Antoinette sur fond vert

Télé-Québec, vendredi 22 décembre, 21h