Télévision - Notre père, qui êtes sur terre

Presque tout le monde à Montréal, sinon au Québec, a entendu parler du père Emmett Johns, surnommé Pops, fondateur de l'organisme Le Bon Dieu dans la rue.

Des dizaines de reportages lui ont été consacrés. Mais, à cause de la nature même de son travail, parce qu'il vient en aide à des jeunes fragiles, écorchés vifs, méfiants devant une caméra, on connaît mal l'impact réel qu'il a sur ses protégés.

Les réalisatrices Marie-Julie Dallaire et Andrée Blais ont suivi pendant un an le père Johns, sans utiliser leur caméra, afin de gagner la confiance de ces jeunes. Puis, elles ont commencé à filmer, accumulant 60 heures de matériel pendant quatre mois.

Le résultat, Notre père est un film vraiment très beau, touchant, sensible, respectueux, qui a été diffusé la semaine dernière dans un cinéma montréalais et sera à l'antenne ce soir à Télé-Québec.

Les deux réalisatrices affirment s'être inspirées de grandes oeuvres du cinéma direct comme Pour la suite du monde de Pierre Perrault, Être et avoir de Nicolas Philibert et Faits divers de Raymond Depardon. Notre père est un film-témoignage, qui évite le prêchi-prêcha, laisse parler les faits et les émotions. On n'a pas tenté de faire un portrait complet du père Johns, un homme plus complexe qu'on pourrait le croire.

Il y a 18 ans, alors qu'il avait 60 ans et pouvait songer à une éventuelle retraite, ce prêtre montréalais a trouvé un nouveau sens à sa vie: lui qui avait rêvé dans sa jeunesse d'être missionnaire dans un pays exotique, c'est au coin de sa rue qu'il l'est devenu. Il a acheté une roulotte et s'est mis à parcourir les rues de Montréal le soir afin de venir en aide aux jeunes en difficulté. Prêtre, il ne tente pourtant pas de convertir les jeunes en détresse. Ceux qu'ils rencontrent ne croient pas en Dieu? «Pas grave, répond-il. Il y a un Dieu, que tu y crois ou non.»

Emmett Johns apparaît comme une figure paternelle, ou plutôt comme un grand-père confident, d'abord à l'écoute. C'est souvent la seule personne à qui ces jeunes peuvent se confier. Il les aide lorsqu'ils le lui demandent, mais son rôle consiste d'abord à les écouter sans juger. «Ce serait facile d'être autoritaire dans une situation comme la nôtre, lance-t-il, mais il faut voir les jeunes comme des amis.»

Drogués en tous genres, sans-abri, prostitués des deux sexes, travestis, jeunes en fugue, mères de famille monoparentale cherchant à revoir leurs enfants, tous ces gens «maganés» par la vie, à la vue desquels le badaud détourne pudiquement le regard, se retrouvent dans la roulotte de Pops, témoignant d'une immense affection pour le vieil homme maintenant âgé de 78 ans, s'inquiétant aussi pour lui, après qu'il se fut tant dévoué pour eux pendant toutes ces années.

Dans Notre père, un passage marquant nous laisse entrevoir pourquoi Emmett Johns peut continuer ainsi. En parlant d'une fille qui fréquente sa roulotte, il lance: «Je ne lui demande pas avec combien de gars elle a couché hier soir. Je ne pose pas de questions. C'est pour me protéger aussi.»

Le film nous donne à voir quelques moments intenses, dont cette rencontre avec une jeune femme désespérée qui vient tout juste d'apprendre qu'elle est séropositive. Le seul endroit où elle peut partager sa douleur, c'est au centre de jour Chez Pops. Car Emmett Johns ne se contente plus de sa roulotte. Au fil des ans, il a créé un abri de nuit pour les 12-19 ans, un centre de jour où les jeunes peuvent recevoir des soins médicaux et psychologiques et suivre une formation scolaire, et il rêve maintenant d'étendre Le Bon Dieu dans la rue à d'autres villes du monde.

La roulotte du père Johns a reçu 70 000 visiteurs l'année dernière. Les besoins sont immenses. Une question nous hante donc à la fin du film: qui pourra prendre la relève d'un tel homme?

Notre père, ce soir, Télé-Québec, à 20h