La Belgique bouleversée par un canular télévisé

Vers 20h20 mercredi soir, l’émission Questions à la une a été interrompue par un faux bulletin spécial d’information annonçant la proclamation unilatérale de l’indépendance de la Flandre par le Parlement régional et, par conséquent, la fi
Photo: Agence France-Presse (photo) Vers 20h20 mercredi soir, l’émission Questions à la une a été interrompue par un faux bulletin spécial d’information annonçant la proclamation unilatérale de l’indépendance de la Flandre par le Parlement régional et, par conséquent, la fi

Un docu-fiction diffusé sur la chaîne publique belge annonçant l'indépendance de la Flandre a tétanisé la population et suscité un véritable tollé politique au pays. Environ 48 heures après sa diffusion sur la chaîne RTBF, les responsables de ce «canular» en sont encore à donner des explications à une Belgique en émoi.

Vers 20h20 mercredi soir, l'émission Questions à la une a été interrompue par un faux bulletin spécial d'information annonçant la proclamation unilatérale de l'indépendance de la Flandre par le Parlement régional et, par conséquent, la fin du royaume de Belgique. L'émission présentée aux téléspectateurs belges semblait tout à fait crédible, d'autant plus que de faux témoignages de personnalités connues et de faux reportages de véritables journalistes ont été mis à contribution. Des directs simulés avaient été organisés, notamment devant le palais royal, où s'étaient massés des manifestants en liesse — en fait, des figurants — et des topos sur les premières conséquences de la fuite du roi Albert pour le Congo ont aussi été diffusés.

Tristesse, colère, incompréhension: les réactions des Belges ont été immédiates. Les lignes téléphoniques n'ont pas dérougi, toutes les rédactions ont été assaillies par des messages d'alerte et même l'ancien chef de la diplomatie belge, ayant pris la chose très au sérieux, se serait dit sur le point de quitter Nairobi pour rentrer au pays. Hier, le quotidien belge Le Soir titrait «La Belgique est morte hier soir» alors que La Libre Belgique écrivait en une «La fiction qui ébranle la Belgique».

Une grande partie du public n'avait visiblement pas lu la mention «Ceci n'est peut-être pas une fiction» apparue un très bref instant avant le début de l'émission mais également à partir de la trentième minute. Pourtant, d'après de fins observateurs, de nombreux indices avaient été donnés, notamment le petit logo avec la silhouette de la Dame au cochon - Pornocrates, un des symboles populaires du réalisme belge, affiché en permanence tout au long de l'émission. La fiction a été suivie d'un long débat télévisé sur l'impact de cette émission.

Unanimement blâmé par la classe politique du pays, l'administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Philippot, a reconnu avoir «pris un risque» mais a dit «assumer pleinement» sa décision de diffuser ce «vrai faux» journal. Convoqué par la ministre de l'Audiovisuel, il aurait reconnu que la forme pouvait poser problème et se serait excusé auprès des téléspectateurs choqués.

«Ce n'est pas un canular, c'est un documentaire-fiction. On a eu envie de discuter de la question séparatiste de façon plus directe», a dit en entrevue à un quotidien français le journaliste Philippe Dutilleul, qui était derrière la manoeuvre. «Ç'a provoqué des réactions qui dépassent un petit peu ce qu'on avait attendu. Il y a eu beaucoup plus d'émotion que prévu.»

Michel Konen, éditorialiste à La Libre Belgique, se réjouit de cette audace. «Orson Welles n'aurait pas fait mieux», a-t-il écrit en faisant allusion à l'adaptation radiophonique, en 1938, d'un roman de science-fiction décrivant une invasion de la Terre par des extraterrestres. «Cette émission a le mérite de mettre le débat sur la place publique, d'en faire la chose des citoyens.» Moins enthousiastes, la plupart des membres de la Société des journalistes (SDJ) ont également statué: «La hiérarchie de l'information et de la télévision n'a pas mesuré avec toute l'acuité et la compétence nécessaires l'effet et l'émoi que l'émission-fiction avec des procédés particuliers pourrait entraîner dans le public.»

La RTBF pourra au moins dire qu'elle a accompli sa mission. Le débat a été relancé, à la fois sur l'impact qu'ont les messages audiovisuels dans la population et sur la question constitutionnelle. «On espère que le politique qui nous égratigne aujourd'hui comprendra que c'est une question qui mérite un vrai débat dans ce pays», a conclu M. Dutilleul.
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 15 décembre 2006 10 h 57

    Une télé libre et audacieuse

    Il faudra en savoir plus sur cet audacieux canular... de même sur le déroulement des référendums gagnants derniers (Macédoine, je crois) que ni le Devoir ni, évidemment Radio-Canada n'ont couvert. Je salue l'audace de l'équipe qui a réalisé cette fiction. Peut-on en espérer autant de nos pleutres de Radio-Canada qui manient la question nationale comme s'ils manoeuvraient un nid de guêpes. Ils sont indigne de la lutte menée pour leurs droits de syndiqués avec René Lévesques. Il faut voir ce que sont devenus les émissions Enjeux et Zone libre pour s'en faire une idée.