Une chute, une cri[blip] de chute en Parachute

L'euthanasie de la prestigieuse publication cache-t-elle une crise du secteur très spécialisé des revues d'art? Et quel avenir les compressions budgétaires comme les nouvelles technologies réservent-elles à ce secteur de pointe de l'édition?

La compassion commence par le partage de la souffrance. Sitôt la suspension de Parachute annoncée il y a deux semaines, les courriels d'appui et d'apitoiement ont commencé à affluer vers les bureaux montréalais de la publication. De France, du Brésil, de Cuba, des États-Unis et bien sûr du Canada, les zélateurs de l'excellente revue bilingue, diffusée un peu partout sur la planète branchée, ont offert leurs condoléances, confié leur stupeur et espéré un retournement de décision.

«Je n'ai jamais pensé qu'une revue aussi prestigieuse et hautement recommandée dans le monde ferait face à de telles difficultés», a écrit Yvonne Spielman, professeure à l'université Braunschweig en Allemagne. Son commentaire et plusieurs autres seront mis en ligne prochainement sur le site parachute.ca. «Je vous souhaite à tous de survivre et souhaite que vous trouviez des moyens de réinventer autrement la publication.»

Au fil des décennies, la revue fondée en 1974 a atteint un statut enviable, ici comme ailleurs. Une anthologie des meilleurs textes publiés entre 1975 et 2000 est parue en 2004 à La Lettre volée de Belgique. Une version anglaise et une autre espagnole sont en préparation. Parachute a été sélectionnée par la Documenta 12 Magazine Project avec environ 80 autres publications du monde, qui seront invitées à créer une plate-forme Internet sur les axes théoriques et artistiques de la grande manifestation d'art contemporain de Kassel, l'an prochain.

Seulement, pour l'instant, il semble moins question de la «réinventer» que de «sonner le glas», comme le dit la directrice-fondatrice Chantal Pontbriand dans une lettre à paraître dans le numéro 125, en janvier. La formule létale était reprise dans le communiqué catastrophe diffusé le 20 novembre.

«L'heure est venue de sonner le glas quant à la possibilité de poursuivre l'aventure telle qu'on l'a menée jusqu'ici, écrit la directrice. La structure économique pour continuer cette entreprise passionnante reliant des acteurs de tous les coins du monde nous fait maintenant gravement défaut. La situation n'a jamais été confortable, mais le retrait persistant de l'État par rapport aux activités de recherche en art contemporain, et la nécessité d'avoir recours au privé dans un pays où le mécénat n'est pas encore très développé dans notre domaine [...] ne favorisent pas la poursuite de nos activités.»

La faute aux subventions

D'où cette chute, cette «cri[blip] de chute en parachute», comme le chantait Robert Charlebois. Pour faire court, disons que Mme Pontbriand voudrait 100 000 $ de plus par année pour boucler ses budgets, qui stagnent depuis trop longtemps autour de 400 000 $, avec un déficit accumulé de 40 000 $ à 60 000 $. «Laisser cette situation perdurer serait du masochisme, dit-elle en entrevue au Devoir. Je souhaiterais très fort qu'il en soit autrement. [....] Mais pour continuer, il faudrait d'autres moyens qui ne sont malheureusement pas disponibles ici.»

Melanie Ruthledge, directrice du service des lettres et de l'édition du Conseil des arts du Canada (CAC), le confirme et en fait même une question de justice. Au total, avec 2,6 millions de dollars par année, le CAC appuie 106 périodiques publiés dans les deux langues officielles du pays, dont sept ou huit fondés il y a plus de vingt ans. Parachute fait partie de ces happy few; elle a reçu près de 94 000 $ en 2004, mais les plans du CAC visent une diminution du soutien de 5000 $ par année d'ici la fin de la décennie. En plus, la publication tournée vers le monde n'a pas accès aux nouvelles primes pour le contenu canadien.

«La décision d'équilibrer les subventions date de 2002-03, explique Mme Ruthledge. Il fallait établir un équilibre entre les soutiens versés aux vieilles et aux plus jeunes publications pour en quelque sorte donner le coup de pouce nécessaire aux dernières venues tout en encourageant l'autonomie financière croissante des premières arrivées. Nous souhaitons une diversification des sources de revenus.»

Elle souligne aussi que la revue canadienne d'art Artichoke est la seule autre publication soutenue par le CAC ayant disparu pour des raisons financières au cours des dernières années. Elle a fait paraître son dernier numéro à l'été 2005, après seize ans d'existence. «On pourrait penser qu'un périodique peut exister pour un temps défini et avec une contribution ciblée, dit alors la responsable des subventions fédérales. Après cette période, sa contribution est terminée. Je ne commente pas ainsi la situation particulière de Parachute. Je dis simplement que, dans sa nature, le média du périodique pousse à ce constat.»

Après elle, le déluge?

À vrai dire, pour beaucoup d'observateurs, Parachute n'a pas fait son temps, demeure d'actualité et devrait perdurer. Marie-Josée Lafortune, du centre d'art contemporain Optica, publie aujourd'hui dans la section Idées du Devoir une lettre dans laquelle elle critique la décision de Mme Pontbriand et lui enjoint de «penser à une relève».

Johanne Lamoureux, directrice du département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal, le souhaite tout autant. Elle défend un bon quart de siècle d'engagement au sein de la publication. Elle dirigeait le conseil d'administration jusqu'en août dernier et n'a donc pas participé au vote de dissolution. «On peut comprendre qu'après 30 ans d'effort, le découragement s'installe, mais la décision de suspendre tout simplement la publication ne me semble pas acceptable, tranche-t-elle. Parachute n'est pas une marque personnelle et personne n'est irremplaçable. Il faut d'abord envisager la possibilité de transmettre cette institution à une nouvelle équipe.»

Mme Lamoureux souhaiterait qu'une nouvelle équipe se mette en place. Elle cite quelques noms de directeurs potentiels dont le rayonnement international est déjà établi ou naissant. Celui de Louise Déry, de la galerie de l'UQAM, revient le plus souvent dans les conversations. Celle-ci publie de plus en plus de catalogues de haute tenure et son organisme sera bientôt réinstallé dans de nouveaux locaux sur l'îlot Voyageur en construction. «Le changement de format au centième numéro n'a pas réglé les problèmes, ajoute Johanne Lamoureux. Les déficits se sont accumulés et la gestion n'était visiblement pas à la hauteur du défi actuel. Mais on ne met pas la clé dans la porte pour ces seules raisons.»

La revue Esse arts + opinions, fondée en 1984, a réussi sa transition avec l'arrivée d'une nouvelle direction en 2002. «Nous avons prouvé que c'est possible et souhaitable, résume la directrice actuelle, Sylvette Babin. Pour nous, la disparition de Parachute est épouvantable. C'est celle qui semblait aller le mieux à tous points de vue.» Sa propre revue fonctionne avec environ 200 000 $ par année et tire à 1600 exemplaires. Les salaires demeurent faméliques, mais la publication se fait un point d'honneur de payer ses collaborateurs environ 50 $ le feuillet, soit autant que le pauvre Devoir. «Nous vivons coincés, au bord du gouffre. Notre secteur subit un déséquilibre flagrant par rapport à d'autres soutenus par l'État. En même temps, la situation ne m'apparaît pas plus rose en France, par exemple. Même Art Press paye très mal ses collaborateurs... »

L'avenir de l'avant-garde

L'étrange marché des revues d'art se divise en deux. D'un côté, les revues spécialisées comme Parachute ou Esse occupent des micromarchés avec leurs longs textes savants écrits et lus par des initiés. De l'autre, la presse artistique généraliste (représentée ici par Vie des arts) peut atteindre de plus gros tirages avec ses articles généralement liés à des événements (une vente, une expo, une rétrospective) présentés pour un public d'amateurs.

Les deux segments se retrouvent à la croisée des chemins. À part quelques titres phares comme Beaux-Arts, même les grandes revues françaises ne semblent plus dégager de forts bénéfices, comme dans les années 1980. Les tirages y sont plus faibles que dans les grandes revues d'information générale ou féminine et les publicités s'y vendent moins chères, d'où le problème comptable. Surtout, ces publications non subventionnées subissent la concurrence des revues anglo-saxonnes, alors que le marché s'internationalise à qui mieux mieux. Le monde mondialisé de l'art contemporain surfe depuis plusieurs années sur un tsunami de fric, mais cette vague frappe moins les publications parisiennes et n'atteint jamais Montréal.

Il faut aussi compter avec la révolution technologique permettant de diffuser instantanément les informations sur Internet, avec des coûts publicitaires jusqu'à dix fois moindres. Mais Internet peut aussi offrir d'immenses avantages aux périodiques en maximisant leur diffusion et en minimisant leurs coûts de production. Comme les journaux, les revues d'art, spécialisées ou généralistes, ne sont-elles pas condamnées au virtuel?

Répondre à la pression technologique

«La frilosité vient avec le sentiment de précarité, observe la professeure Lamoureux. J'ai du mal à m'expliquer les blocages de la part d'un milieu habitué aux innovations.» Elle réfléchit à l'impact de la mutation technologique depuis des années et l'applique concrètement avec Intermédialités, qu'elle dirige depuis peu. La revue fait paraître deux numéros «papier» et un dossier électronique par année. «La pression technologique est là. Il faut que les publications y répondent. Je ne dis pas que les solutions miracle viendront de la diffusion sur le Net et je ne recommande surtout pas l'abandon systématique du papier. Je dis simplement qu'il faut réagir et tirer profit de la révolution en marche.»

Le Conseil des arts du Canada n'y croit pas tellement, avec un maigre montant de 70 000 $ en subventions versées annuellement aux magazines en ligne et aucune aide spécifique pour soutenir le passage d'un support à l'autre. La directrice de la revue Esse n'y croit pas trop non plus, tout simplement parce que, «comme tout le monde», elle préfère lire sur du bon vieux papier. Pour Parachute, la question est tout simplement d'être ou de ne pas être, sur Internet ou ailleurs...