Octobre 70 - La rue qui perdit son nom

Le coffre de la Chevrolet dans lequel fut retrouvé le corps de Pierre Laporte. Source Télé-Québec
Photo: Le coffre de la Chevrolet dans lequel fut retrouvé le corps de Pierre Laporte. Source Télé-Québec

La télévision de la CBC diffuse ces jours-ci une série consacrée au FLQ. Le Devoir a demandé à l'écrivain Louis Hamelin, passionné par le souvenir d'Octobre 70, de se pencher sur cette minisérie présentée en anglais seulement afin d'approfondir les questions historiques qui y sont soulevées. Voici son troisième et dernier texte.

Au début d'octobre 1970, quelqu'un, à Montréal, reçut une carte postale d'un des frères Rose. Postée à Dallas, au Texas, la carte montrait Dealey Plaza où, quelque sept années plus tôt, le président Kennedy était tombé sous les tirs croisés de ses assassins. Mais de la rue Armstrong, où ces mêmes frères Rose, aidés de quelques amis, séquestreraient, puis «exécuteraient» Pierre Laporte, personne n'a jamais songé à faire un lieu touristique. Plutôt le contraire: au début de 1971, par arrêté municipal, on changea le nom pour Bachand, qui était le patronyme d'un cultivateur du coin comme aussi, par pure coïncidence semble-t-il, celui d'un felquiste appelé à tomber quelques semaines plus tard sous les balles d'agents non identifiés à Paris. Quelqu'un qui recevrait aujourd'hui une carte postale de la rue Bachand aurait sous les yeux un paysage plutôt tristounet: un petit moignon de banlieue de seconde zone, où les cottages d'été convertis en bungalows côtoient des maisons mobiles fatiguées. Le quartier ne donne pas l'impression de s'être tellement développé depuis l'automne 1970... Au bout de la minuscule rue Bachand, des champs et des bois jusqu'à l'horizon. À l'autre bout, l'aéroport de Saint-Hubert.

On a prétendu que ce fut pour décourager les curieux, portés à faire leur tour d'auto en famille du dimanche après-midi sur les lieux de la retentissante affaire Laporte, que les autorités prirent la décision de changer le nom de la rue. Vraiment, quand donc apprendrons-nous, en bons Américains de l'ère du spectacle que nous voulons être, à rentabiliser ce genre de voyeurisme avec des kiosques de patates frites et un peu de barbe à papa? Mais il m'arrive de penser que cette disparition toponymique de la rue Armstrong possédait au moins un autre avantage: en compliquant la localisation du théâtre du drame, elle faisait en sorte que le commun des mortels serait moins tenté d'aller se rendre compte par lui-même, sur place. Risquerait moins, donc, d'être amené à s'intéresser à certains détails, et qui sait, de découvrir à quel point l'extrémité nord de la rue Armstrong offrait un fabuleux territoire où abandonner une voiture avec un cadavre à l'intérieur. Il y a la maison (aujourd'hui reconstruite) située au 5630. La rue finit 200 mètres plus loin. Au-delà s'étendent des champs et des lisières boisées presque à perte de vue. Mais ce n'est pas de ce côté qu'ils ont tourné, non. Avec un mort fourré dans le coffre de l'auto, les hommes de la cellule Chénier ont choisi de couvrir une distance trois fois plus grande, de prendre le risque de croiser une patrouille à l'intersection du chemin de la Savane et de se diriger plutôt vers l'extrémité sud de la rue et les limites de la base militaire...

Et leur équipée ne s'arrête pas là, car, contrairement à ce que prétend Francis Simard dans Pour en finir avec Octobre, les felquistes n'ont jamais abandonné la Chevrolet contenant le corps de Laporte au bout de la rue Armstrong. Ou s'ils l'ont fait, quelqu'un d'autre a ensuite pris les choses en mains... Le véhicule a été retrouvé (les journaux de l'époque, photos à l'appui, sont très clairs là-dessus) à l'intérieur du terrain de stationnement clôturé de la Won-Del Aviation, soit 200 bons mètres plus à l'ouest. Il faut donc croire que Laporte mort, dans les mains de ses ravisseurs, n'était tellement pas une patate chaude que l'idée leur est venue, une fois arrivés devant le terrain de la base, au bout de la rue Armstrong, de tourner à droite et de parcourir encore 200 mètres en direction... du quartier général de la Force Mobile, avant de se débarrasser de leur fardeau et... de rebrousser chemin! La rue Armstrong; le chemin de la Savane; la place de la Savane; le terrain de la Won-Del...

C'est un voyage fascinant vers le passé que je recommande à quiconque est doté d'un minimum de curiosité historique.

L'équipe de réalisation de la série October 1970 a, quant à elle, complètement raté ce caractère champêtre de l'enclave formée par les rues Armstrong et Viger au nord de l'aéroport de Saint-Hubert. Avec ses grosses maisons de briques brunes, la rue qui, à l'écran, abrite les terroristes et leur victime pourrait tout aussi bien se trouver dans Notre-Dame-de-Grâce. Et ce choix n'est pas sans conséquence, puisqu'il dispense, entre autres choses, la production canadienne de nous montrer le spectaculaire déploiement militaire qui, à partir du 15 octobre, a eu lieu littéralement sous le nez des ravisseurs de Pierre Laporte. «L'armée, a écrit Francis Simard, passait presque en face de la maison.»

Depuis que j'ai entrepris mes recherches sur la Crise d'octobre, j'ai respecté quelques principes. L'un est que les documents écrits datés de cette époque, même (et surtout!) rédigés et publiés à chaud dans les journaux, ont moins de raison de nous mentir que les protagonistes qui, policiers ou bandits, doivent aujourd'hui s'occuper de polir leur image devant l'histoire. Un autre est que les ouvrages de fiction sont assez souvent capables de fournir des clefs intéressantes: ils sont en partie vrais, comme sont en partie faux, du livre de Simard à la télésérie de Grigsby, les témoignages personnels et les oeuvres dites historiques. C'est ainsi qu'Octobre de Pierre Falardeau rétablissait subrepticement le lien, déjà envisagé par les policiers à l'époque, entre la tentative d'évasion de Pierre Laporte et la fameuse livraison de poulet. Or, la copie de la facture trouvée chez Benny Barbecue, pendant l'enquête à Longueuil, faisait état d'une livraison effectuée le vendredi 16 octobre, entre 11h30 et 13h. Ce qui confère une signification complètement différente à cet épisode: le Pierre Laporte qui tente de fuir et qui se blesse gravement n'est pas cet homme désespéré qui vient d'entendre, autour de quatre heures de l'après-midi à la radio, sa quasi-condamnation à mort prononcée par Bourassa. Ça, c'est la version gobée par le commissaire Duchaine de la bouche même des présumés meurtriers. Et voici la vérité la plus probable: ce midi-là, un otage parfaitement lucide a tenté de tromper ses geôliers en réussissant à les convaincre, après cinq jours, de varier leur ordinaire de spaghettis en boîte et d'accepter un lunch payé de sa poche. Laporte jouait son va-tout et il a perdu. Les petits bouts de ficelle de la fiction aident parfois à faire sortir la vérité...

Et, malgré ses prétentions à l'historicité, la série de la CBC ne comporte pas que des défauts. Très grande performance de Denis Bernard dans le rôle de Pierre Laporte... Et puis, Hugo Saint-Cyr fait un Paul Rose tout à fait potable. Arrive enfin la scène cruciale de l'abandon de la voiture à Saint-Hubert. On nous montre une grille située au milieu de nulle part. Pas la moindre petite base militaire en vue. Mais, reconnaissons-lui ce mérite, October 1970 permet au moins d'en terminer avec un autre mensonge de Francis Simard, un mensonge dont l'origine peut d'ailleurs être retracée ci-dessus. Quand il écrit son livre, Simard est parfaitement conscient de la distance qui sépare l'extrémité de la rue Armstrong du terrain de la Won-Del Aviation. Conscient, aussi, que rien, hormis des instincts suicidaires, ne saurait justifier l'abandon d'un colis aussi compromettant à deux pas du quartier général de la Force mobile, alors que le premier champ venu aurait fait l'affaire. C'est pourquoi il invente cette action plutôt inusitée: placer la transmission de la Chevrolet «sur le drive». Et alors, ô merveille des merveilles: «La voiture a continué son chemin toute seule jusqu'à l'intérieur de la base.» Remarquez qu'il n'explique pas comment le véhicule, même en tournant en rond, a pu ensuite pénétrer sur le terrain clôturé de la compagnie d'aviation... Ni la manière dont la clef de contact va, au cours des heures qui suivent, se volatiliser, obligeant le reporter de CKAC arrivé le premier sur les lieux («Les clefs sont après le char», disait la voix au téléphone) à chercher en vain ce problématique trousseau. Dans October 1970, on voit le type, au volant, couper le contact, retirer la clef, puis laisser la Chevrolet en plan. Pourquoi, en effet, faire compliqué quand on peut faire simple?

En 1975, un documentaire réalisé pour la même CBC contenait quelques éléments de nature à contribuer, peut-être, à dissiper une partie du mystère de ce qui s'est réellement passé ce jour-là, le 17 octobre 1970. J'aime bien me rappeler que The October Crisis, de Mark Blandford, est le résultat des investigations menées par une équipe de dix journalistes et recherchistes travaillant à temps plein pendant quatre mois sous la direction de Louis Martin, un des grands de son époque. Le réceptionniste de la base de Saint-Hubert qui reçoit un premier coup de fil à midi... Le médecin militaire appelé sur les lieux avant même la découverte de la voiture funeste... Petits détails. Mais qui firent assez de bruit à Ottawa pour que le lendemain de la diffusion, Trudeau soit déclaré grippé par ses attachés de presse. Puis-je suggérer que Radio-Canada, après nous avoir proposé sa version anglaise dramatisée des événements, sorte maintenant des boules à mites de ses archives ce film de deux heures et demie qui, diffusé une seule fois, y dort depuis 30 ans. Peut-être même qu'en organisant une collecte, nous aurons droit à une traduction en français.

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Collaborateur du Devoir

hamelin3chouette@yahoo.ca