Télévision - Tranches d'histoire au sommet

C'est tout un tabou que Bernard Farcy a brisé. Cet acteur plus habitué des comédies et des seconds rôles, qui a joué un commissaire dans les films Taxi et le pirate Barbe-Rouge dans Astérix et Obélix: mission Cléopâtre, est devenu de Gaulle. Le grand Charles lui-même.

Et c'est tout un tabou qu'un autre Bernard, le réalisateur Bernard Stora, a brisé lui aussi. S'attaquer à un personnage aussi mythique, que les Français ont élu en 2005 «plus grand Français de tous les temps» (devant Pasteur, Victor Hugo, Napoléon et Jeanne d'Arc!), était une commande presque impossible à livrer.

Les deux Bernard ont relevé le défi avec brio. En mars dernier, sur France2, pour la première fois les téléspectateurs français ont eu droit à une fiction sur de Gaulle. Les médias de toutes tendances ont qualifié l'oeuvre d'excellente. Présentée deux mois auparavant au Festival international des programmes audiovisuels de Biarritz, Le Grand Charles avait reçu le FIPA d'argent de la meilleure série et Bernard Farcy, le FIPA d'or de la meilleure interprétation. Farcy est également en nomination pour ce rôle aux International Emmy Awards de New York dans dix jours.

Le réalisateur n'a pas fait l'erreur de vouloir tout dire sur Charles de Gaulle. Il a effectué des choix clairs: ce long téléfilm en deux parties ne raconte pas l'enfance de De Gaulle, ni sa carrière militaire lors de la Première Guerre mondiale, ni les années 60 (y compris Mai 68). Le récit couvre essentiellement la période allant de juin 1940 à 1958. L'appel à la Résistance donc, les négociations ardues avec les Alliés pendant la guerre, le gouvernement provisoire jusqu'en 1946, puis les manoeuvres en coulisses, pas toujours bien propres, pour profiter de la crise algérienne afin de reprendre le pouvoir en 1958. Et une bonne partie de la série se déroule entre 1947 et 1958, période moins connue où de Gaulle semble constamment attendre le grand moment qui lui permettra de se poser en sauveur.

La série est véritablement une oeuvre personnelle, dans le sens où le réalisateur ne se contente pas de filmer platement la chronologie. Une narration en voix hors champ rythme un récit qui effectue de fréquents allers-retours entre les époques, et Stora intègre à son histoire de nombreuses séquences historiques du vrai Charles de Gaulle.

Bernard Farcy compose un de Gaulle complexe: souvent suffisant, parlant de lui à la troisième personne, méprisant à l'occasion ses collaborateurs et adversaires, maladroit dans les manifestations d'affection envers ses proches, autoritaire et irascible, il a également beaucoup de panache, un remarquable sens de l'histoire, une impressionnante habileté politique, une inébranlable capacité à tenir tête à tout le monde, y compris à Churchill et à Roosevelt, et il connaît aussi d'étonnants moments d'humour.

La série est également fort intéressante par son souci du détail: on voit de Gaulle faire des patiences le soir (le jeu de cartes du solitaire), qui ne trouve pas de lit assez grand pour lui lors de ses tournées des villes et villages dans les années 50, et sa femme Yvonne toujours en train de tricoter dans son coin, lançant quelquefois dans l'intimité des phrases surprenantes, comme celle-ci: «Malraux, c'est un génie, mais c'est un excité!»

Le Grand Charles rappelle également des détails historiques très peu connus. En juin 1940, par exemple, dans les jours fébriles qui ont précédé la capitulation de la France et l'appel de De Gaulle à la résistance, Jean Monnet avait fait une proposition, soutenue par Churchill, qui prônait carrément une fusion de la France et de la Grande-Bretagne afin de former une seule nation pour se dresser contre Hitler!

Bref, il ne reste qu'à souhaiter que cette série puisse avoir une suite. On aimerait bien, par exemple, voir comment le de Gaulleréalisateur raconterait l'épisode du Vive le Québec libre!

Le Grand Charles. Début lundi 13 novembre à TV5, 21h30.