Télévision - En lutte!

Il n'y a pas si longtemps encore, la lutte populaire occupait dans la société québécoise, tout comme dans la société mexicaine et états-unienne, une place majeure.

Ce sport-spectacle, tout comme d'autres qui ont été immensément populaires, apparaît aujourd'hui comme marginal, à justre titre. Aussi a-t-on du mal à imaginer que l'inventeur de la «terrible clé de bras japonaise», le puissant Yvon Robert, jouissait d'une renommée égale, sinon supérieure, à celle du hockeyeur Maurice Richard... L'excellente série en trois épisodes que présente ces jours-ci Historia nous le rappelle, en mettant à profit tant des documents d'archives que des entrevues bien menées. Cette série, d'excellente tenue, a le mérite de montrer, dans une perspective historique intelligente, le lustre et la place qu'eut ce sport dans notre société.

On croit souvent aujourd'hui que seul le hockey a passionné, depuis le XIXe siècle, les Canadiens français et les Québécois. Les héros de la lutte, tout comme les gloires du vélo de piste, de la raquette à neige et de la crosse, sont désormais tombés dans l'oubli. Tous ces sports ont rendu l'âme auprès d'un vaste public après la Seconde Guerre mondiale, en bonne partie parce que leur prestige n'était pas relayé pleinement par la télévision.

En 1952, à l'arrivée de la télévision radio-canadienne, la lutte est un des sports qui trouvent écho dans toutes les chaumières grâce à la magie du petit écran. Au cours des années 1950, la lutte du mercredi soir, décrite avec passion et sérieux par Michel Normandin, suscite les passions. Le jeu est pourtant simple. Un bon gars affronte un méchant. La victoire inespérée du bien contre le mal, le plus souvent dans des circonstances tragiques, confirme la valeur de la vertu. L'Église déteste cette représentation des valeurs sociales, mais rien ne peut empêcher un peuple, même catholique, de se passionner pour un tel univers où se joue en quelque sorte, dans un phénomène cathartique, sa prore existence.

Comme plusieurs lutteurs, Yvon Robert, champion depuis les années 1930, profite de sa gloire télévisuelle pour se lancer avec succès dans les affaires. À Montréal, il possède plusieurs restaurants, des tavernes ainsi qu'un club populaire où se produisent des vedettes de cabaret. Son seul nom suffit à emplir le Forum semaine après semaine et lui vaut l'admiration générale. D'autres figures populaires, bien sûr, attirent les foules, dont deux Polonais rebaptisés pour le théâtre de la lutte Wladek «Killer» Kowalski et Édouard Carpentier, un ancien gymnaste. La lutte est alors si populaire à Montréal, avant les années 1960, qu'on peut tenir, en plein été, les matchs dans le stade de Lorimier, un stade de baseball qui se remplit alors à pleine capacité.

Maurice Vachon, ancien champion de lutte olympique, médaillé d'or aux Jeux du Commonwealth, était un communicateur hors pair, malgré l'apparence tout à fait fruste de son personnage. Comme beaucoup de lutteurs, il possédait un instinct unique pour provoquer les foules et trouver alors le point

sensible afin d'unir une population contre lui ou pour lui. L'ex-premier ministre Lucien Bouchard, amateur de lutte durant sa jeunesse, ne s'y trompe pas lorsqu'il apprécie, dans ce documentaire, les capacités de rassembleur du vilain «Mad Dog».

L'autre grand seigneur de la lutte québécoise est sans conteste Jean «Johnny» Rougeau. Véritable comédien du ring, il était capable de faire résonner jusqu'au tréfonds de chaque spectateur la douleur qu'il était censé éprouver sous une volée de coups terrifiants. À titre d'héritier d'Yvon Robert, Johnny Rougeau est aussi très habile hors de l'arène. Il se sert lui aussi de son prestige de sportif pour se lancer en affaires et même en politique, après avoir été le garde du corps le plus célèbre de René Lévesque. Rougeau possédera bientôt une ligue de lutte dont la cohésion sera maintenue, comme le bon ordre dans ses bars, par son frère Jacques, un ancien boxeur au tempérament d'authentique bagarreur...

Pendant bien près d'un siècle, la lutte a occupé une place majeure dans l'univers mental des Canadiens français. Ce peuple, vaincu sur bien des scènes, se projetait dans l'existence de ces héros du ring toujours plus grands que nature. Par procuration et à bas prix, ils vivaient ainsi les émotions des victoires, tout en découvrant le monde à travers des figures caricaturales venues en principe des deux hémisphères.

Purs produits de la tradition des hommes forts, ces hommes-chevaux visibles lors des fêtes foraines et des passages des cirques, les lutteurs appartiennent aussi à un univers de représentations anciennes de la lutte gréco-romaine où les pugilistes incarnent littéralement le corps de toute une nation. Dans cette série, l'une des meilleures produites par Historia, l'ethnologue Serge Bouchard, dont le père fut lutteur professionnel, estime que ce sport fut sans conteste un des reflets les plus justes de la réalité québécoise d'avant la Révolution tranquille. Et il a sans doute raison.

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Les Saltimbanques du ring

Mardi, 19h et jeudi, 20h, à Historia