Le cri du coeur de soeur Angèle contre les émissions culinaires

Soeur Angèle, apôtre de la simplicité culinaire: «Ça ne va pas bien du tout. Les gens ne savent plus cuisiner.»
Photo: Soeur Angèle, apôtre de la simplicité culinaire: «Ça ne va pas bien du tout. Les gens ne savent plus cuisiner.»

La multiplication récente des émissions de cuisine au petit écran, pour inciter les gens à lutter contre la malbouffe et à reprendre leur destinée alimentaire en main, serait un remède totalement inefficace.

Trop «superficiels», déconnectés des «besoins réels» des consommateurs et, surtout, «trop compliqués», ces rendez-vous télévisuels risquent même, en péchant par abus de divertissement (au lieu de donner de l'information), d'avoir à la longue l'effet inverse, en éloignant des fourneaux une population «endormie par la publicité et l'industrie agroalimentaire». Une bien triste perspective pour un Québec qui, pour sa santé physique et mentale, gagnerait à «donner un coup de barre important». Comment? En renouant collectivement avec les plaisirs de la table et les trucs simples afin de cuisiner soi-même de bons petits plats, estime l'ex-prêtresse cathodique de la cuisine familiale, Angèle Rizzardo.

Soeur Angèle — c'est son nom d'artiste — n'y va pas avec le dos de la cuillère en bois. «La cuisine est devenue une chose importante à la télévision, dit-elle. On en voit beaucoup, mais il n'y a pas de jus. C'est juste superficiel. Parce qu'il faut paraître, on y montre des recettes grandioses qui passent bien à l'écran.

Mais les gens ont plus que besoin aujourd'hui qu'on prenne le temps de leur expliquer des choses simples, accessibles pour les motiver. Ce temps, la télé ne le prend pas, parce que ça coûte trop cher. Et c'est dommage.»

Depuis près de 10 ans, la nonne populo au cordon bleu s'est certes éloignée de cet univers médiatique où, après une première apparition dans Allo Boubou (SRC) au début des années 80, elle a célébré la bouffe du «vrai monde» sur plusieurs réseaux. Mais celle qui, sans rancoeur, se qualifie de «personne d'une autre époque» ne se prive toutefois pas pour poser aujourd'hui un regard critique sur l'état de santé culinaire du Québec.

Son bilan, contrairement à sa recette de poulet rôti — livrée sans qu'on la lui demande, entre un commentaire sur la gastronomie italienne et un autre sur la surproduction de livres de cuisine —, est loin d'être appétissant. «Ça ne va pas bien du tout. Les gens ne savent plus cuisiner», dit-elle, tout en déposant sur la table une assiette de petits gâteaux au chocolat et à la vanille — «sans trop de sucre» — préparés pour les membres de sa congrégation, les soeurs du Bon-Conseil. Et accessoirement pour la visite.

«C'est triste. La cuisine, l'alimentation, c'est important pour la santé, pour la famille, pour les rapports humains. Mais tout ça a disparu. Ici, on fait passer la production, le rendement, avant la passion de bien faire les choses. Avec les problèmes de santé qui se multiplient, il est temps de réagir et de changer de cap. C'est sûr. Mais j'ai peur qu'il soit déjà trop tard.»

La peur des casseroles

Pour soeur Angèle, la perte des habiletés culinaires dans plusieurs strates de la société a déjà fait «des dégâts importants». L'augmentation de l'obésité et d'autres maladies liées à l'alimentation en témoigne. La croissance des ventes de plats surgelés dans les épiceries, la multiplication des repas pris devant la télévision ou encore dans les chaînes de restauration rapide participent également à cette logique.

«Lorsque vient le temps de faire à manger, les gens ne veulent plus se mouiller», lance cette spécialiste de la gastronomie ordinaire, le timbre de voix haut perché, le regard empathique et le français métissé par ses origines italiennes. «Ils ont perdu le contact avec les matières premières. Il faut leur redonner le plaisir de goûter les choses. De renouer avec les techniques simples de nos grands-mères, qui faisaient de si bons plats.»

La débâcle était prévisible, selon soeur Angèle. Elle montre d'ailleurs du doigt quelques responsables: l'éclatement de la cellule familiale (et des valeurs qui viennent avec elle), le travail des femmes, après la guerre, l'augmentation des divorces, ensuite, et la chute importante de la natalité, désormais.

Dans sa ligne de mire, l'industrie agroalimentaire et la publicité occupent aussi une belle place en raison de leur capacité à «développer les goûts» et à faire croire, par exemple, que cuisiner est une chose longue et compliquée afin de mieux vendre «des solutions simplifiées». «C'est faux, dit-elle. Un bouilli ou un boeuf bourguignon, ça ne prend qu'une dizaine de minutes à préparer. Quand ça cuit, tu n'es pas obligé de le regarder.»

Une cuisine, deux vitesses

Le refrain est connu. Et il semble aussi résonner dans plusieurs foyers du Québec, où l'art de la cuisine familiale fait partie du quotidien, reconnaît Mme Rizzardo. «Oui, il y a une gastronomie à deux vitesses ici, dit-elle. Depuis les années 50 [époque où elle a atterri à Montréal pour s'y installer définitivement], le rapport à l'alimentation a beaucoup évolué. L'offre de produits de meilleure qualité dans les épiceries s'est améliorée. Mais cela reste encore marginal et il faut trouver des nouvelles façons de motiver un plus grand nombre de personnes» pour qu'elles se remettent à jouer avec leurs chaudrons.

Sur ce plan, la télévision semble donc échouer lamentablement, juge celle qui a été à la barre de La Fourchette des vedettes (TQS) ou encore des 7 jours de soeur Angèle (SRC), sa dernière messe culinaire servie en boîte carrée. «Les gens qui sont là [dans les émissions du moment] le sont pour eux, pas pour le public, dit-elle. La télé, c'est un tremplin pour l'information. Quand tu identifies une carence dans la société, tu dois y être attentif et t'assurer, par cet intermédiaire, de la combler.»

Comme pour appuyer ses propos, soeur Angèle souligne d'ailleurs un étrange paradoxe: à une époque, la sienne, où la clientèle de ce type de programmes maîtrisait le b-a ba de la cuisine, les recettes présentées à la télé se caractérisaient par une abondance de détails sur les techniques de préparation et par une économie d'ingrédients. «Aujourd'hui, alors que les gens ne maîtrisent plus ces techniques, on donne moins de détails et on présente des recettes avec trop d'ingrédients. C'est comme ça qu'on démoralise les gens», dit-elle, juste avant de confier, en marge de son observation et sans prévenir, son truc pour conserver le persil: «Tu le laves bien. Tu l'enroules dans du papier essuie-tout. Tu le mets dans un sac en plastique. Au frigo. Et tu en as pour un mois, mon cher.»

Colmater les brèches

Retour à table. Devant un aussi sombre portrait — «aujourd'hui les gens mangent mal et ils font des dépressions» —, soeur Angèle estime qu'un temps d'arrêt et de réflexion est plus que nécessaire pour redonner un autre sens à la nourriture familiale et aux repas du quotidien.

Au-delà des techniques de transformation à retrouver, cette drôle de religieuse préconise par exemple une véritable mise en application du concept de conciliation travail-famille par le gouvernement. Ce faisant, Québec donnerait, selon elle, la chance aux familles «de souffler un peu» et «de retrouver le temps» de préparer un pâté chinois à leur enfant plutôt que d'en acheter un congelé produit en série dans une usine de l'Ontario ou des États-Unis.

À l'école, le régime Rizzardo tend vers le même objectif. Soeur Angèle rêve d'y voir disparaître entièrement la malbouffe au profit d'une véritable gastronomie visant à développer les papilles des étudiants. Avec des fricassés de lapin — «une viande maigre qui est bonne avec du thym», dit-elle —, des fruits et légumes frais, des gratins de légumes au vieux cheddar ou encore des plats mijotés comme investissement social pour le futur.

Et pas question de prétexter un problème d'argent pour maintenir la poutine dans les cantines. «Bien manger ne coûte pas forcément plus cher, dit-elle. Tout dépend de ce que tu achètes. La variété, mais aussi la recherche des bons fournisseurs assurent l'équilibre de ton budget.»

Adepte du bon sens et de la simplicité culinaire, soeur Angèle se montre aussi par moments lucide en annonçant vouloir se servir de son talent de vulgarisatrice et de son dynamisme légendaire pour «réchapper les enfants et les adolescents» d'aujourd'hui. «Chez leurs parents, le mal est trop avancé», admet-elle, mi-résignée, mi-désolée.

À grands coups de conseils pour conserver une salade Boston — «c'est comme une fleur, il faut en prendre soin» — ou encore pour cuire un poulet — «avec du citron dedans, ça donne un meilleur goût» —, la mission que s'est donnée la dynamique ecclésiastique n'est finalement pas sur le point de prendre fin au Québec. Et même si on croise moins souvent son rire contagieux entre deux plages de publicité à la télé, elle assure vouloir aller jusqu'au bout pour faire passer son message lors de conférences, dans les écoles ou à l'Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil, où elle vit à Montréal. Un message simple et souriant, à son image: «Pour la fraîcheur du coeur, il faut surveiller la fraîcheur des aliments que l'on mange», résume-t-elle au milieu d'un énième éclat de rire.

À voir en vidéo