Léopold Senghor, le père du Québec moderne?

Paris — Père de la Francophonie, Léopold Senghor, qui aurait eu 100 ans cette année, est-il aussi celui du Québec moderne?

Le journaliste français Jean-Michel Djian, qui vient de consacrer un livre au «poète-président», n'est pas loin de le croire. Selon l'auteur de Léopold Sédar Senghor, genèse d'un imaginaire francophone, paru chez Gallimard, il apparaît en effet «incontestable» que Senghor a contribué à la naissance de l'identité québécoise, en «décomplexant» les Québécois en ce qui a trait à leur propre langue.

«Senghor a permis à l'intelligentsia québécoise de sortir de son face-à-face linguistique obsessionnel avec la France, explique M. Djian. Il a aidé les Québécois à comprendre que la langue française était un patrimoine universel et qu'ils avaient le droit de faire valoir leur identité francophone. La loi 101 est peut-être le fruit de cette prise de conscience.»

Toute la Francophonie célèbre cette année le centenaire de la naissance de Léopold Senghor, décédé en 2001. Poète de la négritude, premier président du Sénégal indépendant, «humaniste intégral» appelant de ses voeux une «civilisation de l'universel», le personnage était multiple, complexe, «pétri de contradictions». Les raisons de saluer la mémoire de cet amoureux de la langue française sont donc nombreuses.

Allocution historique

Au Québec, une vingtaine de manifestations (expositions, colloques, lectures) sont prévues tout au long de l'année. L'une d'elles soulignera le quarantième anniversaire du discours historique que l'auteur des «Hosties noires» prononça le 24 septembre 1966 à l'Université Laval, dont il venait d'être fait docteur honoris causa.

Dans cette allocution, dont on ne mesure pas toujours la portée, Senghor jeta les bases de son ambitieux dessein francophone, auquel il tint jusqu'au bout à associer le Québec, malgré l'opposition farouche de Pierre Elliott Trudeau.

«Le seul principe incontestable sur lequel la Francophonie repose est l'usage de la langue française, avait-il proclamé. La Francophonie ne sera pas, ne sera plus enfermée dans les limites de l'Hexagone.»

Inédites, ces paroles avaient eu à l'époque un impact considérable.

«Imaginez la profonde joie des Québécois entendant ce jugement d'un maître. C'était comme une reconnaissance de leur personnalité», disait il y a quelques semaines à Paris le secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie, Abdou Diouf.

Jean-Michel Djian tient ce discours pour «un des plus beaux» prononcés par Léopold Senghor. «Senghor trouve son prestige intellectuel à l'Université Laval, note l'ancien rédacteur en chef du Monde de l'Éducation. C'est à partir de ce moment qu'il passe de la négritude à la Francophonie.» Richement illustré, Genèse d'un imaginaire francophone ne raconte pas l'histoire des institutions francophones, pas plus qu'il ne revient sur les guerres de drapeaux entre Ottawa et Québec, qui ont retardé la tenue du premier sommet.

Passion pour la langue française

Refusant la posture du biographe, Jean-Michel Djian cherche plutôt à «éclairer autrement» le personnage de Léopold Senghor (et y arrive de manière passionnante), en prenant pour fil conducteur sa passion pour la langue française. «Cette histoire d'amour a nourri son oeuvre et a façonné l'homme politique, souligne le journaliste. Pour lui, la puissance de la langue était une arme.»

Léopold Sédar Senghor est décédé le 20 décembre 2001. Il avait vu le jour le neuf octobre 1906 à Joal, une petite ville côtière du Sénégal.