Télévision - Charia à la canadienne

L'idée d'une charia à la canadienne a soulevé les passions à travers le pays pendant près d'une année, jusqu'à ce que le gouvernement ontarien annonce l'automne dernier qu'il interdirait toute forme d'arbitrage religieux en matière de droit de la famille. Canal D présentera dimanche à 21h la première partie d'un documentaire sur ce débat passionné qui a même fait jaser outre-Atlantique.

La série de deux épisodes adopte le point de vue des détracteurs d'un tel système de justice parallèle, au premier chef des femmes musulmanes pour qui foi et loi ne vont pas de pair. On y rencontre entre autres une musulmane désillusionnée après avoir réalisé que sa parole, en tant que femme, comptait bien peu pour l'imam qu'elle consultait après avoir été frappée par son mari. Une autre explique qu'elle ne voit plus ses enfants depuis sa séparation, la garde allant automatiquement au père lorsque les petits sont âgés de plus de sept ans. Un gai raconte aussi l'intransigeance qui prévaut dans son pays d'origine, régi par la charia, à l'égard de ceux qui sont reconnus «coupables» d'homosexualité.

La documentariste Dominique Cardona fait une large place à la députée libérale Fatima Houda-Pépin, qui a présenté à l'Assemblée nationale du Québec une motion contre la création de tribunaux d'arbitrage musulmans. «Ce n'est pas une question de liberté religieuse. La charia est un corpus juridique qui se superposerait aux lois canadiennes. Formés à l'étranger, les imams canadiens ont un agenda politique. Le Canada reconnaît le droit de chacun à sa religion, alors je dis oui à l'islam, non à l'islamisme», fait valoir la députée d'origine marocaine.

Les défenseurs de l'arbitrage religieux sont rares. L'homme par qui tout a commencé, le président de l'Institut islamique pour la justice civile, Syed Mumtaz, a refusé les demandes d'entrevue. C'est le directeur du centre Masjid-I-Noor de Toronto, Mubin Shaikh, qui livre l'argumentaire des pro-charia. «Les musulmans doivent avoir les mêmes droits que les peuples autochtones», affirme sans détour le religieux. Il déplore le regard paternaliste porté sur les femmes voilées et le postulat voulant que la charia leur nuise nécessairement. Du même souffle, il défend cependant la lapidation pour les musulmanes coupables d'adultère.

Le deuxième volet de la série, qui sera diffusé le 5 février, traite quant à lui des «pièges du multiculturalisme» canadien. Cette valeur, inscrite dans la Charte des droits et libertés, contribuerait, selon Tarek Fatah, du Conseil des musulmans progressistes, à isoler du reste de la société des Canadiens issus de l'immigration. À ce chapitre, on remarque l'absence de l'ancienne procureure générale de l'Ontario qui a signé un rapport donnant le feu vert à la charia, Marion Boyd, parmi l'éventail au demeurant très large de personnes interviewées.

La réalisatrice est aussi allée voir du côté de la communauté juive comment fonctionnaient les tribunaux rabbiniques. L'existence de telles instances depuis des décennies a en effet apporté de l'eau au moulin des tenants de la charia. On constate entre autres que les Beth Din juifs ne traitent que d'une infime partie des disputes familiales, se concentrant surtout sur les litiges commerciaux.

Le documentaire présente somme toute un bon tour d'horizon de ce débat en apparence clos l'automne dernier par l'annonce du gouvernement ontarien qu'il interdirait l'arbitrage religieux en matière familiale. Un projet de loi est d'ailleurs à l'étude en ce moment au Parlement ontarien. Le sujet est cependant loin d'être épuisé. D'arbitrage formel en médiation informelle, les mêmes principes religieux continueront vraisemblablement de régir bon nombre de différends au sein de la communauté.

Sans Détour - La Charia au Canada : Qu'est-ce qui fait si peur ?
Canal D, dimanche à 21h.