Un zoo mondial pas comme les autres

Lancée aux Pays-Bas en 1999, l’émission « Big Brother » est vite devenue un phénomène planétaire.
Photo: Capture d'écran Youtube Lancée aux Pays-Bas en 1999, l’émission « Big Brother » est vite devenue un phénomène planétaire.

Big Brother nous regarde parce que nous, les humains, regardons Big Brother. L’émission a été lancée aux Pays-Bas en 1999 et est vite devenue un phénomène planétaire.

Une version américaine a suivi dès l’année suivante, toujours avec la même formule simplissime (et un tantinet orwellienne…) d’enfermer des concurrents pour les observer 24 heures sur 24. La franchise a ensuite essaimé dans une soixantaine de pays et régions, pour plus de 500 saisons au total. Les comptes cumulés en plus de deux décennies de succès totalisent des milliards de personnes scotchées aux écrans et des milliards de beaux dollars de profits.

Ce succès planétaire phénoménal s’explique en partie par la malléabilité de la formule, capable de s’adapter aux particularités culturelles visibles jusque dans les décors. Aux États-Unis, les participants ont leur panier de basket. Au Brésil, il faut une salle de bains collective.

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Ce texte est publié via notre section Perspectives.

La déclinaison « célébrités » produite au Québec depuis deux ans se tourne dans une résidence de style château-de-banlieue-néotraditionnel-simili-Renaissance. Du pur 450 ostentatoire, quoi. À Dubaï, les divisions de l’espace séparent nettement les hommes et les femmes, en plus de leur fournir un local de prière. Allah aussi nous regarde…

Le casting s’adapte aux réalités locales. Quand Big Brother est apparu en Afrique du Sud en 2001, la production a mis en compétition une bande multiethnique qui aurait été impensable une décennie auparavant. Après des remarques racistes lancées par des concurrents au cours des années précédentes, Big Brother Beach House, de CBS, a concocté l’an dernier le casting le plus diversifié de l’histoire de la production, comprenant des non-Blancs (POC) et quatre membres de la communauté LGBTQ+.

Certains coins du monde ont carrément résisté à l’invasion. En Chine et au Japon, la formation de rapports amoureux éphémères par appât du gain choque trop les moeurs. En Russie, l’habitude de l’arbitraire et de la magouille dans la vie courante a favorisé le développement d’une production différente, DOM-2, où les règles peuvent changer sans préavis pour les participants, qui ne sont d’ailleurs pas enfermés. La production, lancée en 2004, a été arrêtée en 2021 après 16 années de diffusion continue, soit près de 6000 épisodes au total, un record mondial.

« Étudier la téléréalité dans le monde comporte un risque, celui de réduire les cultures à un ensemble de stéréotypes enfermant chaque pays dans une différence radicale », avertit toutefois Nathalie Nadaud-Albertini dans un article sur les déclinaisons du genre, écrit pour La Revue des médias de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) de France. « Dans le cas de Big Brother, il est intéressant de souligner qu’à partir d’une matrice commune acceptée par de nombreux pays, on arrive à des cas où ce sont les téléréalités elles-mêmes qui ont transgressé radicalement les codes de l’émission et justifié cette transgression en revendiquant leur différence culturelle. »

Personnages et personnes

Mme Nadaud-Albertini s’y connaît. Elle a défendu en 2011 à l’École des hautes études en sciences sociales un doctorat en sociologie sur « le contenu et la réception numérique des émissions de téléréalité en France ». Le savant travail a commencé des années auparavant, à la naissance du genre dans l’Hexagone. Elle avoue avoir eu de la difficulté à se trouver un directeur dans cette prestigieuse école. « C’était un sujet qui était très tabou », dit-elle en entrevue au Devoir.

« Pour moi, la téléréalité, c’est un récit qui repose sur un personnage qui lui-même repose sur une personne, résume-t-elle. Dans une fiction classique, une fois le scénario écrit, vous cherchez des acteurs pour le tournage et, éventuellement, d’autres acteurs pour des adaptations. […] Dans une téléréalité, vous déterminez les règles, les décors, les lieux de vie. Vous faites un casting. Sauf qu’ici, la valeur du personnage, tout son potentiel narratif, dépend uniquement des personnes. »

Cette réalité de la téléréalité en fait une oeuvre ouverte donnant beaucoup de latitude aux producteurs et aux candidats. Le format malléable, déclinable à souhait, a permis à la France comme à bien d’autres pays de créer leurs propres concepts et des succès exportables à leur tour.

Ici, on a Occupation double pour concurrencer Big Brother, ou L’île de l’amour, puis Les chefs ! pour remplacer MasterChef. Là-bas, la faveur nationale revient à des émissions comme Koh-Lanta (30 saisons) pour imiter la production d’aventure à la Survivor, ou encore La bataille des couples, Les Marseillais et Les anges de la téléréalité. Cette dernière joue sur le dédoublement en rassemblant des stars de productions différentes, comme Big Brother célébrités rassemble des célébrités de second rang.

Un mastodonte mondial

On y revient donc. Big Brother a été portée mondialement par la compagnie néerlandaise Endemol, fondée en 1994 par le producteur John de Mol, quasi-inventeur du genre, qui l’a rendu milliardaire. Endemol appartient maintenant au groupe français Banijay, dont le catalogue actif comprend environ 160 000 heures de production.

La vice-présidente principale, Jane Rimer, qui dirige maintenant la branche canadienne de Banijay Rights, négocie la vente et l’achat de droits pour les productions dans les deux langues officielles. C’est elle qui a signé l’entente pour une version québécoise de Survivor, qui apparaîtra cet hiver sur un écran près de chez vous.

500
C’est le nombre total de saisons de Big Brother qui ont été diffusées dans une soixantaine de pays et région.

Elle explique ce succès urbi et orbi par l’attrait universel pour un divertissement organisé autour du rassemblement d’individus qui développent des relations en compétitionnant entre eux. « La téléréalité parle de ce que nous avons tous en nous, comme êtres humains, dit-elle. Nous sommes généralement compétitifs. Nous aimons former des communautés. En général, nous n’aimons pas vivre isoler. »

Elle donne l’exemple de Lego Masters, qui met en compétition deux équipes de construction avec des miniblocs. L’émission connaît déjà 18 versions dans le monde. Une autre émission (Blow Up) s’organise autour de la création de sculptures en « balounes »…

Manger du prochain…

Les tendances éclatées des dernières années vont dans tous les sens (cuisine, célébrités, dating, mode, transformation corporelle…) et repoussent sans cesse les limites. RuPaul’s Drag Race (depuis 2009), un empire dans l’empire des signes de l’époque, a été décrit comme « ce qui rapproche le plus la culture gay du sport de compétition ». Les participants de Sexy Beasts (2021) se masquent et se costument en animaux mythiques pour flirter. Dans l’émission faussement puritaine Séduction haute tension (2020), les participants pétards doivent s’astreindre à une stricte chasteté. Alter ego, première téléréalité de l’intelligence artificielle, propose un télé-crochet avec avatar chantant en guise de personnage.

Sans juger l’une ou l’autre des productions, Mme Rimer parle de caractéristiques communes aux productions actuelles. Elle cite le souci croissant « du bien-être mental des candidats », sujet bien d’actualité ici après la mésaventure de la dernière saison d’Occupation double, qui a mené au retrait de trois candidats accusés d’en avoir harcelé un autre.

« Nous sommes vraiment conscients de l’importance dans le monde actuel de protéger nos talents », dit-elle en citant encore la diversité et l’inclusion comme soucis constants et la déclinaison multiplateforme des productions. « Nous savons aussi que nos émissions doivent prêter attention à ce qui est culturellement et socioéconomiquement important dans les différents territoires de diffusion. »

Le « territoire » canadien ne fait pas exception. Banijay vient d’acheter pour distribution Wild Cooks (Chefs de bois, de la compagnie québécoise Toast Studio), qui lance douze chefs dans la grande nature canadienne où ils doivent survivre et préparer un repas gastronomique à partir des éléments récoltés.

Il y a plus étonnant encore. Travel with a Goat ne propose que ça : un voyage de quatre jours d’un foodie d’un point A à un point B en compagnie d’une chèvre. La tension dramatique s’organise autour de la destination finale, un abattoir, où le carnivore devra décider s’il consomme ou non son nouveau compagnon carné. La production est faite pour susciter des réflexions et des discussions autour du traitement des animaux. Elle peut aussi un peu servir de métaphore à la téléréalité elle-même…

Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le catalogue du groupe français Banijay comprend environ 60 000 heures de production, a été modifiée. Le titre de Jane Rimer a également été rectifié.



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