Téléréalité, un amour impossible au Québec?

« [Au Québec, la téléréalité], ça nous a vraiment frappés d’un coup, et pas qu’un peu », se souvient Thérèse Parisien. Cette année-là, ce sont trois grosses productions qui ont atterri dans la grille horaire télé. À commencer par « Star Académie », durant l’hiver 2003.
Productions J | Capture d’écran YouTube « [Au Québec, la téléréalité], ça nous a vraiment frappés d’un coup, et pas qu’un peu », se souvient Thérèse Parisien. Cette année-là, ce sont trois grosses productions qui ont atterri dans la grille horaire télé. À commencer par « Star Académie », durant l’hiver 2003.

Il y a vingt ans, les grands réseaux de télévision québécois se lançaient dans un nouveau genre aussi aimé que méprisé : la téléréalité. Depuis, les émissions se sont multipliées, fracassant des records de cotes d’écoute et gagnant petit à petit le coeur et le respect tant du public que des médias traditionnels. Mais entre les ratés, les controverses et la perte de vitesse du petit écran, peut-on toujours lui prédire un aussi bel avenir ? Premier texte d’une série qui se poursuivra au cours des prochaines semaines.

Février 2003, la journaliste et chroniqueuse télé Thérèse Parisien suit avec attention sur son petit écran, comme des centaines de milliers d’autres Québécois, l’arrivée de Wilfred LeBouthillier, Marie-Élaine Thibert et leurs autres compagnons à l’académie de Sainte-Adèle. Les 14 candidats découvrent alors en direct l’endroit où ils suivront pendant plusieurs semaines des cours de chant, de danse ou de théâtre pour devenir des artistes à part entière. Mais ils découvrent aussi et surtout le nouvel environnement dans lequel ils vont vivre et être filmés 24 heures sur 24. Du jamais vu au Québec.

« Je suivais déjà ce qu’il se faisait ailleurs, en France notamment, et je me disais bien que la téléréalité allait arriver au Québec. Mais ça nous a vraiment frappés d’un coup, et pas qu’un peu », se souvient Thérèse Parisien.

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Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Cette année-là, ce sont trois grosses productions — adaptées pour certaines de concepts étrangers — qui ont atterri dans la grille horaire télé. Star académie a lancé le bal durant l’hiver 2003, Loft Story et Occupation double ont suivi durant l’automne.

Certes, on avait connu Pignon sur rue au milieu des années 1990 et MixMania en 2002, mais ce n’était que les prémisses de la téléréalité de masse. « En 2003, on se retrouve avec ce nouveau format basé sur le principe expérimental d’enfermement. On prend des gens ordinaires, on les met en cage en quelque sorte, on braque les caméras sur eux et on regarde ce qu’il se passe », explique le spécialiste de la télévision Pierre Barrette, aussi professeur et directeur de l’École des médias à l’UQAM.

À l’époque, le concept créait un buzz en Europe, mais Thérèse Parisien ne pensait pas qu’il s’imposerait pour de bon. « Je pensais vraiment que ça serait une vague, un souffle de renouveau pour la télé québécoise, mais que ça ne survivrait pas longtemps. De toute évidence, je me suis trompée ! » lance-t-elle en riant.

Photo: Productions J | Capture d’écran YouTube Une image de la première saison d’« Occupation double »
Photo: TQS | Capture d’écran YouTube Une image de la première saison de « Loft Story »

Vingt ans plus tard, force est de constater que le genre télévisuel s’est bel et bien enraciné. Des émissions comme Star académie et Occupation double sont encore au programme — quelque peu retouchées après une pause — et attirent toujours autant les téléspectateurs. Mais de multiples nouveaux formats ont également fait leur apparition au fil des années.

Sans trop de surprise, les téléréalités amoureuses ont particulièrement la cote et semblent être un concept inépuisable. Pensons à L’île de l’amour, 5 gars pour moi, L’amour est dans le pré, Si on s’aimait, ou encore Coeur de trucker. Des personnalités publiques embarquent désormais dans l’aventure avec des émissions comme Big Brother célébrités. Les télé-crochets tels que La voix ou Révolution se multiplient aussi à vue d’oeil. Et c’est sans parler des formats d’aventure qui feront aussi leur apparition en 2023, soit Sortez-moi d’ici et Survivor.

La téléréalité a ainsi réinventé les codes du petit écran avec des concepts qui se déclinent à l’infini. Elle rassemble encore les gens devant leur télé — malgré sa mort annoncée depuis des années —, elle génère de nombreuses discussions sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les médias traditionnels, qui en parlent aujourd’hui plus que jamais.

Amour-haine

Au début, rien ne prédestinait la téléréalité à un avenir aussi radieux. Dès son arrivée à l’écran, elle génère de toutes parts de vives critiques. Une large frange de la population la qualifie de « télépoubelle ». On crie au voyeurisme et à l’exploitation d’êtres humains par les grosses productions. On juge avec dédain le fait de suivre le quotidien ennuyeux de personnes ordinaires.

« Il y avait vraiment un dégoût, de la haine, du rejet pour la téléréalité. C’était pas digne de s’y intéresser », explique Pierre Barrette. Pourtant, dit-il, avec des cotes d’écoute de 1,3 à 1,8 million — ce qui est beaucoup au Québec —, ça signifie que les gens en écoutaient, mais avaient honte de le dire. « Et ceux qui l’avouaient assuraient regarder la téléréalité au second degré, c’est-à-dire pour en rire, tourner ça au ridicule et se vider le cerveau », poursuit le professeur. 

Photo: MusiquePlus capture d'écran YouTube Une image tirée de l'émission « Célibataires et nus », diffusée en 2016 sur MusiquePlus

Thérèse Parisien le reconnaît. « Longtemps, j’ai eu du mal à dire que j’aimais vraiment ça. Tsé, as-tu déjà avoué que t’aimes écouter la discussion du couple à côté de toi au restaurant ? C’est super divertissant, mais c’est pas chic de le faire, tu te sens coupable. Alors tu le dis pas », donne-t-elle en exemple.

Bien sûr, elle en parlait parfois dans le cadre de son travail, généralement « en regardant ça de haut ». Chaque fois, des auditeurs lui écrivaient pour exprimer leur mécontentement et leur incompréhension de voir un tel sujet « bas de gamme » être traité dans les médias.

« La téléréalité a bouleversé plein de codes télévisuels, tout le monde a été saisi, autant les chroniqueurs, l’industrie de la télévision que le public. Comme médias, on ne savait pas trop comment l’analyser, comment en parler, ni même comment la définir, surtout en voyant les vives critiques dans la société », se souvient de son côté le directeur adjoint à l’information au Devoir Paul Cauchon, qui était chroniqueur télé et médias au début des années 2000.

Comme beaucoup, il a adopté une posture quelque peu condescendante envers ces émissions. « 2003 passera à l’histoire comme l’année où tous les mythes sur la télévision québécoise se sont écroulés. Oui, notre télévision peut être aussi débile et ridicule que dans d’autres pays. Non, nous ne sommes pas immunisés contre la bêtise », écrivait-il en novembre 2003.

Photo: TVA capture d'écran YouTube Une image tirée de l'émission « Star académie », en 2003, diffusée par TVA

« J’ai parfois été dur, admet-il. Je ne peux pas dire que depuis je suis devenu fan, mais clairement, la téléréalité a gagné. Ça s’est incrusté dans le paysage, on ne peut pas ignorer un tel phénomène. »

Selon le professeur Barrette, un changement s’est opéré dans les dernières années, le public avouant plus facilement, sans honte, aimer et être diverti par ce genre télévisuel. « C’est tellement ancré que c’est devenu normal et populaire d’aimer ça. Les gens veulent donner leur opinion, avoir un esprit critique sur les émissions, participer aux discussions que ça génère sur les réseaux sociaux », note-t-il. Le fait que des personnalités publiques embarquent dans certaines aventures, comme Big Brother célébrités, et que d’autres affirment dans l’espace public aimer la téléréalité au même titre que des séries, par exemple, ajoute nécessairement une couche de légitimité.

Il y avait vraiment un dégoût, de la haine, du rejet pour la téléréalité. C’était pas digne de s’y intéresser

 

De l’avis de Paul Cauchon, cette plus grande acceptation découle aussi d’une meilleure compréhension du genre télévisuel. « On comprend mieux maintenant que c’est davantage un jeu qu’une sorte d’expérience psychologique. Il y a des règles, des codes, des stratégies qu’on a intégrés, on comprend mieux que c’est souvent scénarisé, par le choix des plans de caméra, le montage, etc. Ça raconte une histoire. »

Encore un bel avenir ?

Si la téléréalité semble être là pour de bon, elle n’est pas à l’abri d’une lassitude de la part des auditeurs.

« Le danger, c’est que ça devienne trop prévisible. Surtout dans les téléréalités amoureuses, où l’on risque de ne plus y croire. On se dit déjà que les gens cherchent surtout à mousser leur popularité », laisse tomber Thérèse Parisien.

Photo: V capture d'écran YouTube Une image tirée de « L'amour est dans le pré » (2013) diffusé au réseau de télévision V

Les productions vont devoir « travailler fort », dit-elle, pour continuer de nous surprendre, mais surtout pour ramener l’ingrédient magique des débuts : l’authenticité. « Il faut que ce soit proche de nous, on veut se reconnaître dans notre télé », affirme-t-elle.



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