«Vidanges»: le monde postapocalyptique de la surconsommation

Le réalisateur Pierre-Luc Miville en compagnie d’Arianne Maynard-Turcotte, une des coscénaristes de la série «Vidanges»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le réalisateur Pierre-Luc Miville en compagnie d’Arianne Maynard-Turcotte, une des coscénaristes de la série «Vidanges»

Imaginez un instant l’odeur nauséabonde des déchets qui pourrissent au soleil, l’été, en attendant leur ramassage pour être dirigés vers le site d’enfouissement. Pourriez-vous ensuite envisager qu’elles ne soient finalement jamais collectées par les éboueurs ? Que cette époque où nos ordures, notre recyclage et notre compost disparaissent comme par magie soit bel et bien révolue ? Qu’un groupe écoterroriste prenne les choses en main plutôt que nos dirigeants ? À quoi ressembleraient nos villes, nos quartiers, et nos habitations désormais imprégnées d’une puanteur fétide, cernées par des montagnes de détritus ? Les prémices de la websérie Vidanges n’ont rien de reluisant. Et pourtant…

« Nous voulions trouver une façon très visuelle de montrer à quel point nous dépensons et consommons », explique Arianne Maynard-Turcotte, coscénariste de Vidanges avec Maryse Paradis, Véronique Isabel Filion et Guillaume Lacelle. Pour ce faire, l’équipe d’auteurs a échafaudé une histoire à l’allure dystopique — mais, à bien y penser, pas si improbable que ça — dans laquelle la métropole est à la merci du menaçant groupe écoterroriste REVERT [l’autrice de ces lignes tient à préciser qu’elle n’est aucunement affiliée à l’organisation internationale, fictive qui plus est].

Prise au piège d’un Montréal empestant la pourriture, conséquence d’actions terroristes simultanées sur des sites d’enfouissement et des centres de tri du monde entier qui empêchent la collecte des ordures, Judith (Alexa-Jeanne Dubé) met tout en oeuvre pour sauver son fils asthmatique (Iani Bédard), dont la santé se dégrade à vue d’oeil. Alors qu’elle espère déménager à Saint-Jérôme, la seule municipalité du Québec qui n’est pas contaminée et où souffle un air pur, elle s’improvise « bougeuse ». Ce nouveau « service » illégal promet de se débarrasser de vos déchets à votre place, enéchange, bien sûr, d’une forte somme.

Un tournage vert

« Ça aurait été ridicule de produire des vidanges pour Vidanges », lance la coscénariste Arianne Maynard-Turcotte. Dans cette optique, le réalisateur, Pierre-Luc Miville, s’est fait l’instigateur d’un tournage vert. « Il était hors de question pour nous de continuer ce qui a toujours été fait sur les plateaux : gaspiller », dit-il. Des stations de tri et de récupération des masques ont alors été installées ; des costumes, des décors et des accessoires ont aussi été loués. « La nourriture était servie dans des contenants réutilisables et nous avons acheté des crédits carbone pour compenser nos déplacements en véhicule », ajoute le cinéaste. Et tous les déchets que l’on voit à l’écran ? « Ils ont été accumulés par l’équipe de production elle-même », répond Arianne Maynard-Turcotte. La websérie a ainsi remporté le prix Vivats 2022, qui récompense les événements responsables.

Selon Arianne Maynard-Turcotte, si ce scénario semble aussi démesuré, voire apocalyptique, c’est parce que nous oublions la quantité de tout ce que nous jetons aussi facilement lorsque nous sortons nos poubelles sur le bord du chemin de façon quasi religieuse chaque semaine.

L’autrice croit par ailleurs que, que celles-ci soient acheminées vers un centre d’enfouissement en Chine ou qu’elles soient recyclées ici (ou pas, finalement) , cela ne change rien pour le quidam qui conserve ses habitudes de surconsommation quoi qu’il arrive. « En revanche, si je me fais livrer une douzaine de boîtes après avoir trop commandé en ligne lors du Vendredi fou et que, comme dans Vidanges, je ne peux pas m’en départir, peut-être que, la prochaine fois, je réfléchirai avant d’acheter quelque chose dont je n’ai pas besoin », explique-t-elle. La websérie veut, de ce fait, marquer les esprits.

Choquer pour interpeller

 

Pierre-Luc Miville, réalisateur de Vidanges, estime que, pour captiver l’auditoire, il est aujourd’hui nécessaire d’employer les grands moyens. « Rien n’a l’air de fonctionner et nous n’arrivons pas à changer les choses. Les gouvernements tiennent de beaux discours, mais ils n’ont assurément pas l’intention d’intervenir », déplore-t-il.

L’utilisation du terrorisme environnemental afin de contester l’inaction, « un procédé a priori un peu tiré par les cheveux », était, d’après lui, inévitable pour faire passer le message. « Évidemment, nous n’encourageons pas le terrorisme, qui est dans la websérie une sorte d’extrapolation de l’écoanxiété qui nous guette ! prévient-il. Nous avons cependant souhaité prouver que nous pouvons tous agir intelligemment en faveur de l’écologisme. »

Rien n’a l’air de fonctionner et nous n’arrivons pas à changer les choses. Les gouvernements tiennent de beaux discours, mais ils n’ont assurément pas l’intention d’intervenir.

Et Arianne Maynard-Turcotte de préciser : « Si nous sommes allés aussi loin, jusqu’à inventer les terroristes de REVERT, c’est probablement parce que c’est la seule façon d’avoir un impact sur l’imaginaire des gens. Nous sommes rendus là. »

Bien qu’à l’heure actuelle aucun attentat écoterroriste n’ait été perpétré dans le monde, la scénariste pense qu’un jour, peut-être, la réalité dépassera la fiction. « Personne n’a jamais posé de bombe au nom du climat, on reste dans l’activisme. Mais pour combien de temps encore ? » demande-t-elle.

Arianne Maynard-Turcotte ne perd toutefois pas espoir. Malgré une lassitude quant à l’immobilisme environnemental généralisé, elle souscrit au pouvoir de persuasion de la fiction, en l’occurrence sa websérie, digne des récits postapocalyptiques les plus inattendus. « J’ai l’impression que les gens sont assez tannés pour que Vidanges leur parle. » « Qu’on le veuille ou non, le monde va changer. Est-ce que nous pouvons décider au lieu de laisser le capitalisme l’amener dans une autre direction ? » conclut enfin Pierre-Luc Miville.

Vidanges

ICI Tout.tv, dès le 7 décembre.



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