Un studio québécois obtient les droits exclusifs sur Charlie Chaplin

Robert Young (à gauche) et Yves Durand (à droite), cofondateurs de B Df'rent Games.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Robert Young (à gauche) et Yves Durand (à droite), cofondateurs de B Df'rent Games.

Le studio québécois B Df’rent Games a obtenu la première licence mondiale exclusive pour développer à long terme des logiciels de jeux inspirés des images, des films, de la musique et même des archives de Charlie Chaplin et de son célébrissime personnage de vagabond. L’accord conclu avec les enfants de l’artiste permet des créations originales pour différentes plateformes numériques existantes et futures allant des téléphones mobiles aux ordinateurs personnels, y compris le métavers.

La nouvelle compagnie B Df’rent Games s’associe avec le regroupement montréalais Indie Asylum pour commencer le travail de création. Une poignée d’employés est déjà au travail de défrichage dans les locaux de l’entreprise montréalaise avec un objectif large de livraison d’un premier jeu d’ici quelques années, peut-être dès l’an prochain.

L’entente avec les ayants droit a été signée en février. Elle vient d’être dévoilée publiquement.

« Ce qui est original et unique, c’est que nous détenons une licence exclusive et mondiale bonne pour une génération afin de développer des jeux vidéo qui mettent en scène le héros Charlot », résume au Devoir Yves Durand, cofondateur de B Df’rent Games, rencontré lundi après-midi dans les studios d’Indie Asylum avec son partenaire Robert Young. « Nous allons le réactualiser, réincarner l’icône du vagabond dans un mode de communication d’aujourd’hui. Tout ce qui pourrait se concevoir et se commercialiser dans ce sens dans le monde sera fait ici, à partir de nos studios de Montréal. »

Pourquoi là, et pas en Europe ou aux États-Unis, où s’est déroulé la vie et la carrière de Charlie Chaplin ? La réponse s’explique par les liens entre M. Durand et les héritiers du créateur. Ils se connaissent depuis vingt ans. Le muséographe de Québec a aidé à concevoir Chaplin’s World, musée inauguré en 2016 à la mémoire du créateur et de son oeuvre et installé dans son ancienne résidence suisse, le manoir de Ban de Corsier-sur-Vevey. M. Durand a remporté les faveurs d’un contrat désiré par bien d’autres pros des expos en promettant de ne rien faire d’autre que laisser l’artiste s’expliquer lui-même.

Le même respect de « l’esprit Chaplin » anime les entrepreneurs numériques. « On ne va pas refaire un film de Chaplin. On veut s’inspirer de ses valeurs, de sa vision du monde, de sa philosophie », résume M. Young en révélant le mot d’ordre guidant les concepteurs des jeux : « Chaplin is back! »

M. Durand ajoute que le Charlot vidéo va s’adresser aux gamers qui ne seront pas attirés par un énième jeu violent. « On va rire à nouveau de la grande bêtise et des puissants, dit-il. Charlot a ri d’Hitler. Il a pris le parti des pauvres, des petits, des soldats endoctrinés, des travailleurs robotisés. Il est au centre d’une oeuvre humaniste, pacifiste, et ces idéaux seront centraux dans nos créations. »

Charles Spencer Chaplin (1889-1977), né dans la misère à Londres, a fait carrière dans le cinéma aux États-Unis à partir de 1914 et est rapidement devenu une star mondiale avec son personnage de vagabond maltraité, mais gentil et optimiste, souvent opposé aux figures de l’oppression et de l’autorité. Il a signé comme acteur, scénariste ou réalisateur plus de 80 films.

La veuve et l’orphelin

« Pour la famille Chaplin comme pour nous, c’est capital : on va proposer des jeux qui évitent la violence, la quête absolue du pouvoir, le sexisme, le racisme, dit encore M. Durand. Charlot n’est pas parfait, mais dans nos jeux comme au cinéma, il va défendre la veuve et l’orphelin. »

Charlie Chaplin était aussi compositeur, et c’est son travail de « sonorisation » de ses films muets dans les années 1950 et 1960 qui explique en partie la prolongation des trademarks jusqu’aux environs de 2045 pour ses principaux chefs-d’oeuvre. La compagnie Bubbles Incorporated SA, fondée en 1972, est responsable de la protection de l’image et de l’exploitation commerciale de Charlie Chaplin. L’entente avec B Df’rent Games lui donne aussi accès au branding par les jeux, Chaplin étant une marque déposée, protégée commercialement, comme un produit, avec ses caractéristiques propres (silhouette, accessoires, etc.).

L’association avec Indie Asylum (IA) s’inscrit dans la volonté de collaboration de B Df’rent Games qui pourrait entraîner d’autres partenariats. IA regroupe une dizaine de PME actives dans le développement de jeux, le marketing et même l’événementiel. Une campagne de sociofinancement est envisagée sur la plateforme Kickstarter pour le printemps 2023. Là encore, l’esprit de Chaplin, cofondateur de United Artists, semble planer.

« On a commencé des conversations avec des studios aux États-Unis et en Europe, et c’était franchement difficile de trouver des partenaires qui ne conçoivent pas des jeux de guerre, dit M. Young. On voulait une entreprise qui respecte les valeurs de Chaplin. On a fait le tour du monde, et finalement, on a trouvé le partenaire idéal ici, tout près. »

Le potentiel ludique semble immense, et les explorations débutent à peine. On ne sait donc pas encore comment l’interactivité fondamentale du médium va influer sur la création, ni si Charlot sera un avatar ou si les propositions se rapporteront à des thèmes généraux ou à des films en particulier.

« Il n’y a rien de trop décidé encore : on étudie le matériel, on fait des essais, on travaille sur la rhétorique, sur ce qu’on veut dire et ce qu’on veut faire, plutôt que sur le premier jeu comme tel », résume Danny Godin, chef des opérations chez IA, qui ne veut même pas promettre une première commercialisation pour 2023. Quelques-uns de ses développeurs ont commencé le travail. D’autres gonfleront l’équipe Chaplin au fur et à mesure de la livraison d’autres commandes de jeu en cours de réalisation.

« On est conscients du défi et de la responsabilité, dit M. Durand. La dimension petite et moyenne de notre entreprise nous fait espérer qu’on a plus de chances de réussir que d’échouer. »

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