«Three Pines»: un village si tranquille en apparence

« Quand on m’a dit qu’Alfred Molina allait jouer Armand, j’étais excitée, se rappelle la romancière Louise Penny. Non seulement il est un grand acteur, mais il incarne Armand comme si j’avais créé le personnage pour lui. C’est à la fois bizarre et merveilleux ! »
Valérian Mazataud Le Devoir « Quand on m’a dit qu’Alfred Molina allait jouer Armand, j’étais excitée, se rappelle la romancière Louise Penny. Non seulement il est un grand acteur, mais il incarne Armand comme si j’avais créé le personnage pour lui. C’est à la fois bizarre et merveilleux ! »

Alfred Molina n’avait lu aucun roman de Louise Penny jusqu’à ce qu’on lui offre d’incarner l’inspecteur Armand Gamache dans la série Le village de Three Pines. En apprenant la nouvelle, une amie productrice, grande admiratrice de l’écrivaine torontoise établie dans les Cantons-de-l’Est, l’a pris par les épaules et lui a dit qu’il devait absolument accepter le rôle.

« En lisant les romans, j’ai été frappé par l’atmosphère chaleureuse qui s’en dégageait, avec ces descriptions du bistro, d’un feu de foyer, des arômes de cuisine, des personnages transis de froid qui se réchauffent les mains en buvant un chocolat chaud. On voudrait être dans le roman ! » confie l’acteur britannique, rencontré au Ritz-Carlton de Montréal en compagnie de la romancière, avec qui il partage une belle complicité.

Dans les huit épisodes, on retrouve intact le charme pittoresque de Three Pines, dont les plus sombres secrets sont jalousement gardés par ses habitants. Dès sa première visite du village avec ses collègues Jean-Guy Beauvoir (Rossif Sutherland) et Isabelle Lacoste (Elle-Máijá Tailfeathers), Gamache aperçoit Ruth Zardo (Clare Coulter), la poète mal engueulée, qui se promène avec Rose, sa cane, la librairie de Myrna Landers (Tamara Brown), l’atelier de peinture de Clara (Anna Tierney) et Peter Morrow (Julian Bailey) et, bien sûr, le bistro d’Olivier Brulé (Frédéric-Antoine Guimond), où son amoureux, Gabri Dubeau (Pierre Simpson), mitonne de bons petits plats.

« Quand on m’a dit qu’Alfred Molina allait jouer Armand, j’étais excitée, se rappelle Louise Penny. Non seulement il est un grand acteur, mais il incarne Armand comme si j’avais créé le personnage pour lui. C’est à la fois bizarre et merveilleux ! Ce que j’aime dans son travail, c’est que ce n’est pas une simple transition de mon Armand à l’écran. Il a puisé dans son ADN, mais il a ensuite construit son propre personnage. »

Quant à l’ADN des romans, il a été bien préservé par la scénariste britannique Emilia di Girolamo, qui a cependant bousculé la chronologie de certains événements. Les plus ardents lecteurs auront donc des surprises en suivant les quatre enquêtes racontées en deux épisodes, et une cinquième qui s’étend sur les huit épisodes.

Présence autochtone

 

La plus grande surprise de la série s’avère la dimension autochtone. Tandis que l’enquête que mène Gamache en parallèle fait écho aux centaines de femmes autochtones disparues et assassinées dans les dernières décennies, Le mois le plus cruel (épisodes 3 et 4) traite des pensionnats pour Autochtones.

« Je trouvais l’idée tellement géniale que j’aurais aimé y avoir pensé moi-même, dit Louise Penny. Cela dit, je ne crois pas que j’aurais fait un aussi bon boulot qu’Emilia. Les producteurs de Left Bank ont vraiment bien fait d’inviter des consultants autochtones et la fabuleuse Tracey Deer, qui a réalisé les deux épisodes pivots, afin que nous soyons tous conscients et respectueux de leur histoire. »

« C’était une grande responsabilité… et c’était dur, vraiment dur, confie en soupirant la réalisatrice de Mohawk Girls et de Beans, qui a veillé à ce que les récits correspondent aux réalités autochtones. Chaque fois que je raconte une histoire à propos de ma communauté, je dois et je veux lui rendre justice, je veux m’assurer qu’elle soit authentique, complexe. Durant la lecture du scénario, nous avons vraiment creusé afin d’atteindre toutes ses nuances et sa sensibilité. Comment raconter cette histoire afin de toucher les gens sans les traumatiser ? Nous, les Autochtones, portons déjà tellement de douleur en nous que je ne voudrais pas en ajouter en portant à l’écran cette histoire. »

Parlez-vous français ?

« Je sens que je rougis… » dit Alfred Molina après qu’on lui eut dit qu’il avait un bel accent dans la série où il lance quelques répliques en français. « Merci beaucoup », ajoute-t-il dans la langue de Molière.

Née d’une mère italienne et d’un père espagnol, l’acteur raconte que, lorsque ses parents ne voulaient pas qu’il comprenne ce qu’ils disaient, ils parlaient français. « Comme je parle italien et espagnol, j’ai toujours eu de la facilité à prendre des accents. Lorsqu’est venu le temps d’apprendre les répliques en français, j’ai senti qu’un muscle dans mon cerveau s’était réveillé. Je faisais rire mon chauffeur quand je disais le mot “dépanneur” — il y en a partout ! J’ai travaillé avec un coach, mais je songe à apprendre le français afin de dire plus de répliques en français dans une éventuelle suite… »

« Pour l’une des scènes les plus difficiles du Mois le plus cruel — j’en ai la chair de poule juste d’en parler ! —, Tracey a été extraordinaire, se souvient Alfred Molina. Elle nous a tous réunis le matin et nous a expliqué que la journée allait être éprouvante. Elle a parlé aux acteurs individuellement pour leur rappeler ce que ces scènes signifiaient pour les Autochtones, le respect et la sensibilité dont tous devaient faire preuve, tout en disant de ne pas laisser cela affecter notre travail. Elle a été très catégorique à propos de cela. C’était très libérateur. La responsabilité ne doit pas être un poids, elle doit au contraire nous porter. »

Outre Tracey Deer, on trouve derrière la caméra Daniel Grou (Podz) et Samuel Donovan, également producteur exécutif de la série. En plus de réaliser les deux premiers et deux derniers épisodes, Donovan a donné le ton, le style et le rythme au Village de Three Pines.

 

« On nous a donné, à Daniel, Samuel et moi, la permission d’apporter notre touche personnelle, notre propre interprétation, explique la réalisatrice. Évidemment, nous devions suivre les mêmes règles, parce qu’il fallait que les segments se ressemblent. Nous avons beaucoup parlé, tous les trois, du ton que devrait prendre la série, parce qu’il y a des personnages excentriques, une petite ville mystérieuse, des récits ancrés dans l’histoire autochtone. Il fallait tout équilibrer. Les personnages étaient bien définis sur papier ; entre les acteurs et les réalisateurs, il y a eu une grande collaboration afin de leur rendre vraiment justice. »

Hanté par le passé

 

S’il n’avait pas lu les romans, Alfred Molina savait qu’avant lui un autre acteur britannique, Nathaniel Parker, avait prêté ses traits à l’inspecteur Gamache, dans En plein coeur (V.F. de Still Life: A Three Pines Mystery, 2013), téléfilm de Peter Moss. « Je connais Nate, nous étions plutôt proches il y a plusieurs années. C’était un peu comme lorsqu’on vous offre de jouer Hamlet et que vous vous mettez à parler avec tous les acteurs qui l’ont joué. À un moment donné, le personnage n’est plus à vous. Il s’agissait d’un film et non d’une série de huit épisodes, c’était donc une approche, un style et un rythme différents. Comme toujours, j’ai donc travaillé à partir de la source, soit les romans. »

L’acteur confie qu’il a surligné en différentes couleurs tous les aspects de la personnalité de Gamache, allant souvent relire des passages pendant le tournage. « L’un des grands éléments qui est sorti de ma lecture des romans puis du scénario, c’est l’utilisation du silence. Gamache passe beaucoup de temps à penser. Dans le livre, un silence peut s’étendre sur deux ou trois pages, mais on ne peut pas prendre autant de temps à l’écran. Il faut donc miser sur l’immobilité et les gros plans afin de montrer toute l’activité qu’il y a derrière le regard ; quand on pense, la lumière n’est plus la même dans l’oeil. »

Bien qu’il ait le regard pénétrant et la stature imposante de Gamache, qu’il rende parfaitement son empathie et sa compassion envers les victimes et leurs proches, Alfred Molina compose un Gamache plus vulnérable que dans les romans. Plus que jamais, il a besoin du soutien de sa bien-aimée Reine-Marie (Marie-France Lambert).

« L’Armand qu’on connaît dans les romans est celui qui a été forgé par les drames de son enfance, lesquels ont influencé sa façon de penser et d’agir, sa façon d’être avec ses proches, explique Louise Penny. Dans la série, et je trouve que cela a très bien été amené, c’est un Armand qui est encore aux prises avec ses blessures anciennes. Certains éléments du passé remontent à sa mémoire, ce qui donne des scènes très puissantes. Je trouve que c’est important de le montrer ainsi, en prenant le temps de réfléchir aux événements traumatiques de son enfance. Évidemment, si on fait cinq saisons, on devra laisser tomber ça ! »

« Je crois que Gamache et son équipe incarnent ce que les policiers devraient être. Moi, je voudrais que notre police soit comme ça, particulièrement en cette époque conflictuelle », conclut Tracey Deer.

Le village de Three Pines (V.F. de Three Pines)

Prime vidéo, dès le 2 décembre



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