Les Autochtones se dévoilent dans «Laissez-nous raconter»

Image tirée de la série documentaire «Laissez-nous raconter»
Photo: Radio-Canada Image tirée de la série documentaire «Laissez-nous raconter»

Lorsque Jacques Cartier et ses hommes sont arrivés à Gaspé, en 1534, les Iroquoïens qui s’y trouvaient les ont accueillis et soignés. « Nous avons découvert des gens malades à bord d’un navire, perdus et affamés. Nous les avons secourus parce que c’est ce que nous sommes. Nous ne sommes pas des sauvages », raconte le Micmac Quentin Codo, changeant le point de vue sur cet événement majeur de l’histoire du Québec.

Cette citation donne le ton à la nouvelle série Laissez-nous raconter, réalisée par Kim O’Bomsawin et produite par Terre innue en collaboration avec Radio-Canada, qui prend l’affiche à ICI Télé cette semaine. À travers quatre épisodes, on y donne la parole à une centaine d’Autochtones provenant des 11 Premiers Peuples du Québec.

Ensemble, ils nous racontent leurs histoires, l’Amérique telle qu’ils la perçoivent, à partir de leurs cultures et de leurs traditions. Celles-ci sont profondément ancrées dans le territoire, dans cette nature avec laquelle les peuples autochtones ont évolué en symbiose, pendant des millénaires.

Nature sacrée

La nature est ici omniprésente et sacrée. « Chaque vallée, chaque colline, chaque méandre de rivière a un nom, raconte le Cri Matthew Mukash. Ces mots sont là pour nous rappeler comment nos ancêtres ont survécu. » Et cette relation avec le territoire, elle pourrait très bien être enseignée de nouveau de nos jours. Il y a des programmes sport-études, « pourquoi est-ce qu’il n’y aurait pas des programmes territoire-études ? » suggère Eruoma Awawish, Atikamekw d’Opticiwan.

Pour la réalisation de cette série, l’équipe de Kim O’Bomsawin a fait appel à des équipes de jeunes recherchistes autochtones, qui sont allés récolter des témoignages dans leur propre communauté.

« Nos communautés sont rendues à une étape de guérison assez avancée, dit la réalisatrice, à qui l’on doit notamment le magnifique film Je m’appelle humain. Les gens sont portés vers l’avenir, on a des artistes dans tous les domaines. Il y a une fierté d’être autochtone, d’être membre des Premiers Peuples. »

Photo: Radio-Canada Léquipe de Kim O’Bomsawin a parcouru 25 000 kilomètres et a visité 30 communautés pour réaliser cette production.

La mémoire, millénaire, autochtone, c’est dans le territoire qu’elle est enfouie. « Je suis le territoire et le territoire est moi », dit le chirurgien Stanley Vollant. Vivre avec le territoire, c’est être un représentant de la nature, c’est « essayer de parler au nom des animaux et au nom de la forêt, c’est être le gardien du sacré, le gardien du territoire ».

C’est la poète innue Marie-Andrée Gill qui assure la narration de la série, au fil des quatre épisodes.

« Depuis 500 ans, l’histoire est racontée d’un seul point de vue, dit-elle. Ce temps-là est révolu. »

L’éducation au coeur

Il y a forcément beaucoup à dire, et la série ratisse large. L’une des grandes constatations qu’on y fait est la faillite du système d’éducation en matière de transmission des connaissances autochtones.

Pour Kim O’Bomsawin, l’une des solutions, notamment en matière de transmission de la langue, serait de « nous donner les rênes de notre système d’éducation », dit-elle en entrevue. Il est vrai que les extraits parlant des Autochtones des livres que l’on faisait autrefois lire aux enfants font dresser les cheveux sur la tête.

« La guerre, le combat, le sang, tout cela causait de la joie aux Indiens, n’est-ce pas qu’ils étaient cruels ? » lit Alexandre Bacon dans la série, citant un livre d’histoire ancien de Guy Laviolette, autrefois prescrit aux enfants du primaire. En explorant l’histoire, telle que racontée par les vainqueurs, « on comprend mieux pourquoi on s’est perdus de vue en chemin », dit-il.

Au fil des entrevues et des épisodes, c’est tout un système de valeurs qui émerge. On y aborde notamment le rôle des femmes, qui est considéré comme sacré, et l’équilibre recherché dans les sociétés traditionnelles, avec celui des hommes. Or, on le sait, les communautés autochtones contemporaines sont extrêmement touchées par la violence faite aux femmes, violence qui a d’ailleurs mené à l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Photo: Radio-Canada Une image tirée de la série documentaire «Laissez-nous raconter»

Cette série, Kim O’Bomsawin l’a voulue « tout sauf misérabiliste et victimaire. Elle témoigne de la renaissance des peuples autochtones », dit-elle. Cela n’empêche pas la série d’aborder les douloureuses questions du racisme, des féminicides, des suicides ou du manque d’accès à l’eau potable.

La série propose « une incursion très intime dans nos communautés, une célébration de nos cultures et de la richesse de nos langues », et une « réappropriation de l’histoire », explique la réalisatrice abénaquise. Certains pans de la culture autochtone que la série révèle sont fascinants. Ainsi, on apprend qu’un mythe autochtone ancien, Mesh, qui rappelle la théorie de Darwin, raconte l’histoire de deux poissons, mâle et femelle, qui sortent de la mer. Sur terre, il leur pousse des pattes, et ils deviennent lézards. Ils grimpent ensuite aux arbres pour redescendre, poilus, en station debout. De même, on trouve une entrevue avec l’astrophysicienne Laurie Rousseau-Nepton, Innue originaire de Mashteuiatsh, qui s’est « intéressée à lire les histoires traditionnelles ». Ces dernières permettent « de valider des découvertes scientifiques qui ont été faites plus tard ». Elle cite par exemple l’histoire de la constellation innue du canot. « Il y a un lien avec les mouvements célestes, survenus dans l’ère glaciaire, arrivée il y a 10 000 ans. Juste après, le peuple innu a pu peupler ce territoire qu’on connaît aujourd’hui sous le nom du Canada », dit-elle.

Pour reconstruire ces identités, l’équipe de Kim O’Bomsawin a parcouru 25 000 kilomètres et a visité 30 communautés.

« Nos vies, nos nations, nos cultures ne sont pas appréciées à leur juste valeur, poursuit Quentin Codo. Il faut changer ça. » La série ajoute un jalon à cette longue et patiente démarche.
 

Laissez-nous raconter

ICI Télé, les samedis 19 et 26 novembre, 3 et 10 décembre, à 21 h

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