«Le monde de demain»: la genèse du rap français

Une scène de la série «Le monde de demain»
Photo: Jean-Claude Lother Une scène de la série «Le monde de demain»

Un an après la sortie de Suprêmes, long métrage d’Audrey Estrougo racontant la naissance du légendaire groupe rap français NTM, le récit de ses fondateurs, Joey Starr et Kool Shen, est à nouveau porté à l’écran, mais avec une perspective différente. Dans Le monde de demain, minisérie présentée sur Netflix, « on raconte l’histoire à travers quelques personnages qu’on trouve emblématiques de ce mouvement — ce n’est pas un point de vue total sur toute l’histoire du rap, mais bien une histoire du rap français », prévient Hélier Cisterne, réalisateur de la minisérie avec sa collègue Katell Quillévéré.

La force de cette série, c’est qu’elle paraît authentique. Ce Paris du début des années 1980, avec ses tensions sociales, économiques et politiques qui sont évoquées comme toile de fond, ces premières fêtes rap illégales, ces rares boîtes de nuit et radios amateurs qui diffusaient cette musique nouvelle des États-Unis, on l’imagine tel quel.

On croit à cette reconstitution d’une ville et d’une époque, impression renforcée par le talent des jeunes acteurs recrutés par le duo de réalisateurs, Laïka Blanc-Francard dans le rôle de Lady V, aspirante graffeuse cherchant son père, Anthony Bajon jouant Bruno Lopes / Kool Shen et Melvin Boomer incarnant Didier Morville / Joey Starr, une révélation. « Une des choses qui nous ont le plus surpris en faisant cette série, explique Hélier Cisterne, c’est de nous retrouver face à ces adolescents et de découvrir qu’ils exprimaient énormément d’eux-mêmes. On revient aux origines du rap, mais puisque cette musique et sa danse sont encore si présentes aujourd’hui, même si ces acteurs n’étaient ni graffeurs ou danseurs, ils s’exprimaient avec naturel. Même eux se retrouvaient beaucoup dans les détails de la vie de l’époque. »

Comme la réalisatrice de Suprêmes, Katell Quillévéré et Hélier Cisterne sont nés au début des années 1980, époque où étaient jetées les fondations du rap, genre musical populaire dominant aujourd’hui, aux États-Unis, en France et chez nous. Les trois réalisateurs ont donc grandi avec cette nouvelle musique, et c’est à travers eux que nous est aujourd’hui racontée cette même époque, avec les mêmes acteurs : Kool Shen et Joey Starr, les deux MC d’un des plus grands groupes de l’histoire du rap français, Suprême NTM. Et, très précisément, le même moment de l’histoire du groupe, celui de ses débuts, et avec lui ceux d’une nouvelle scène musicale française.

Coïncidence ? « On est convaincus que le plus passionnant de cette histoire, ce sont les débuts, explique Katell Quillévéré. Raconter comment on part de rien pour se créer une identité, une culture, et se rendre visibles. » La production des deux projets est née en même temps, Joey Starr ayant eu l’idée d’un film et Kool Shen, celle d’une télésérie.

Multiples points de vue

Si le film d’Estrougo racontait l’histoire à travers le regard de Joey Starr, sa relation avec Kool Shen et celle, tumultueuse, avec son père, la minisérie élargit le champ de vision en englobant le récit des membres du groupe Assassin, tantôt alliés, tantôt rivaux de NTM, et surtout du compositeur, réalisateur et DJ Dee Nasty, le premier à avoir enregistré un album de rap français (Paname City Rappin’) dans l’Hexagone.

« Ce qu’on a essayé de décrire, raconte Cisterne, c’est surtout un mouvement, avec des gens qui s’y agrègent, mais pour des raisons différentes. » La musique rap se révèle à Dee Nasty lors d’un voyage en Californie ; pour Shen et Starr (et Solo d’Assassin), c’est d’abord la danse, puis le graffiti, qui les poussent vers la musique, une trajectoire très bien illustrée dans la minisérie. « Donc, à travers ces différents personnages, on raconte autant l’histoire de ceux [qui se joignaient au mouvement naissant] pour le plaisir que l’histoire de ceux qui y jouaient leur vie. »

Sur le plan du récit, deux histoires distinctes nous sont racontées. Celle de Dee Nasty, par qui le rap est arrivé en France — l’importance accordée à son personnage magnifiquement interprété par Andranic Manet est un hommage mérité ! —, puis celle du duo NTM. Dans une moindre mesure, il y a aussi celle du groupe Assassin, formé en 1985.

« La série rend vraiment hommage à Assassin », affirme Quillévéré, qui a pu compter sur la collaboration du rappeur Solo (et de Dee Nasty ou des membres de NTM) pour attester de l’authenticité des scènes portées à l’écran.

« Solo, on raconte à quel point il fut un précurseur de la danse, à quel point il fut important pour Didier [Joey Starr]. Il l’a hébergé, il l’a soutenu, et c’est avec Assassin que NTM a fait ses premières scènes. Assassin était un moteur, des pionniers — on raconte clairement que c’était le premier duo Blanc-Noir sur scène », avant NTM, encore.

Les réalisateurs assurent ne pas trop se soucier de l’accueil qui sera réservé à la série de la part des férus de hip-hop français, parce qu’ils « ne destinent pas la série spécifiquement à ce public », dit Cisterne. « On a beaucoup travaillé pour qu’elle représente une époque de la façon la plus juste possible, c’est-à-dire avec le parti pris à la base d’écouter les gens qui ont vécu cette époque et de romancer autour de tous les faits qu’on nous a racontés. »

« On était inquiets quand même de voir comment les membres de la scène rap de l’époque allaient se voir dans la série, avoue Quillévéré. On leur a montré des épisodes bien avant la sortie pour connaître leurs impressions, et on a senti que ça fonctionnait et qu’ils trouvaient ça juste, alors on est sereins. Ce qu’on espère, c’est que cette série dépasse le cercle des amateurs de rap. Elle a vraiment été écrite comme une série sur la jeunesse, les jeunesses, et on aimerait qu’elle touche un public plus large. »

Le monde de demain

Netflix, dès le 17 novembre

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