Au coeur des abus d’un père oblat sur la Côte-Nord

Une scène tirée du documentaire «Face au diable de la Côte-Nord»
Photo: Vrai Une scène tirée du documentaire «Face au diable de la Côte-Nord»

Pendant des décennies, il a régné en maître sur plusieurs villages de la Côte-Nord. Mais peu de gens savaient alors à quel point il avait abusé de son pouvoir.

C’est dans le cadre de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées, en 2017, que le nom d’Alexis Joveneau, père missionnaire oblat ayant travaillé sur la Côte-Nord à partir des années 1950, est associé pour la première fois publiquement à des crimes sexuels. Depuis, la liste de ses victimes, qui ont d’ailleurs entamé une action collective contre les missionnaires oblats, n’a cessé de s’allonger. Comme d’ailleurs la variété des crimes qu’il aurait commis.

Alors qu’il a longtemps été considéré comme « un dieu » par les habitants des communautés où il régnait, le père Joveneau a depuis été rebaptisé « le diable de la Côte-Nord ».

Originaire de Belgique, le religieux a visité la Côte-Nord pour la première fois en 1953, avant de s’y établir quelques années plus tard, jusqu’à sa mort en 1992. Après avoir consacré un livre à ses méfaits, la journaliste Magalie Lapointe s’est associée à la cinéaste Jani Bellefleur-Kaltush pour tourner une série documentaire de cinq épisodes sur le sujet, disponible sur Vrai.

Originaire de Nutashkuan, l’Innue Jani Bellefleur-Kaltush entendait depuis l’adolescence des rumeurs sur les agissements du père Joveneau. « Tout le monde en avait entendu parler, dit-elle. Mais ça n’était pas un sujet dont on parlait. On n’en parlait pas ouvertement. »

Jusqu’à ce que Noëlla Mark ainsi que Mary Mark et Thérèse Lalo dénoncent en 2017, lors de l’Enquête nationale, les attouchements et les sévices qui leur avaient été imposés par le prêtre.

Des sévices variés et nombreux

Après avoir publié une série d’articles sur le sujet dans Le Journal de Montréal,Magalie Lapointe se rend une premièrefois, en 2018, dans la communauté d’Unamen Shipu, autrefois La Romaine, où le père oblat, qui parlait couramment innu, était établi. C’est là que commence une quête qui démontrera notamment qu’Alexis Joveneau a agressé sexuellement des femmes, des hommes et des enfants, innus et non autochtones, de la communauté, mais qu’il avait aussi détourné des fonds destinés aux Innus qu’il était censé protéger. L’enquête dévoile également que le religieux aurait usé de chantage pour déporter les Innus habitant la communauté de Pakua Shipi, autrefois appelée Saint-Augustin, en les menaçant de couper leurs chèques gouvernementaux s’ils ne déménageaient pas à Unamen Shipu.

« Il traitait les gens de Pakua Shipi de délinquants », ajoute Magalie Lapointe. Pour arriver à ses fins, le père Joveneau a aussi procédé à des mariages forcés entre les membres des deux communautés.

Tous ces abus étaient possibles parce que c’était lui qui contrôlait tout le courrier circulant dans sa communauté, qu’il agissait comme interprète en leur nom, et aussi parce qu’il faisait croire à ses victimes qu’elles iraient en enfer si elles ne se soumettaient pas à ses ordres.

Le tout se déroulait dans des communautés animées d’une grande ferveur religieuse.

À Natashkuan, où le père Joveneau allait d’ailleurs dire la messe à l’occasion, « un bon 90 % des Innus sont pratiquants », estime Jani Bellefleur-Kaltush. Elle-même s’est dissociée de la religion en cours de tournage. « J’ai sorti un pied de la croyance religieuse après le premier voyage », dit-elle.

En fait, l’emprise de l’abbé Joveneau semble encore se faire sentir dans la communauté. Dans le documentaire, Dominique Pierre, le frère de Noëlla Mark, commence par discréditer sa soeur avant d’admettre que le père Joveneau, avec qui il a longtemps travaillé, a commis des abus.

Les communautés demeurent divisées, constate Jani Bellefleur-Kaltush, entre « pro-Joveneau » et « anti-Joveneau ».

Plusieurs de ces « pro-Joveneau » semblent pourtant avoir changé leur fusil d’épaule, depuis que les premières allégations ont fait surface. C’est le cas, par exemple, d’une religieuse, soeur Armande Dumas, qui a travaillé étroitement avec le père Joveneau. Elle a refusé d’accorder une entrevue à Magalie Lapointe, mais elle a cependant laissé tomber que ces découvertes n’étaient « que la pointe de l’iceberg ».

Décédé en 1992, le père Alexis Joveneau n’aura jamais été publiquement dénoncé de son vivant. Il est d’ailleurs enterré à Unamen Shipu, où des victimes se plaignent de voir sa tombe, jour après jour, au milieu de celles de ses proies.

Face au diable de la Côte-Nord

Documentaire de Magalie Lapointe et de Jani Bellefleur-Kaltush. Disponible sur Vrai dès le 8 novembre.

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