«My Life as a Rolling Stone»: trois survivants, un mort essentiel et des oubliés

Photo des Rolling Stones tirée du documentaire «Life as a Rolling Stone»
Photo: Steven Klein Photo des Rolling Stones tirée du documentaire «Life as a Rolling Stone»

Ça commence véritablement le 12 juillet 1962, au Marquee, club de Londres. Premier show. À l’affiche d’un spectacle du bluesophile Alexis Korner, on présente les Rollin’ Stones, sans g à « Rolling ». Ça faisait plus Muddy Waters. Nous voilà presque à la fin de 2022, faites le calcul. Les Rolling Stones auront encore 60 ans durant huit mois avant d’en avoir 61, mais on n’allait pas échapper au documentaire anniversaire avant Noël. C’est la plateforme CBC Gem qui s’y colle (après une première diffusion au Royaume-Uni en août dernier), ça s’intitule My Life as a Rolling Stone, ça démarre le vendredi 4 novembre et ça se divise en quatre parties, à raison d’une heure par Stone.

Refaites le calcul. Le compte n’y est pas. Revenons un instant au baptême du feu de 1962. Le groupe est alors un sextuor. Mick Jagger chante, les guitaristes Brian Jones et Keith Richard (sans s) font semblant qu’ils sont Jimmy Reed et Chuck Berry, un certain Dick Taylor (futur Pretty Things) tient la basse, Tony Chapman (futur The Herd) la batterie, et le meilleur musicien d’entre eux, Ian Stewart, tient tout ça ensemble au piano.

Les manquants

Ce ne sont évidemment pas ces six-là que l’on célèbre dans les quatre heures de la série : Chapman et Taylor ont vite été remplacés par Bill Wyman et Charlie Watts, et on a escamoté Ian Stewart, qui avait le talent mais pas la gueule de l’emploi (plutôt briqueteur dans le genre), et qu’on a caché derrière les amplis. Le membre fondateur Brian Jones est mort, congédié puis noyé, en 1969, Bill Wyman s’est prévalu de son fonds de pension en 1993 (et joue pour le plaisir depuis), et l’excellent Mick Taylor, officiel Stone de 1969 à 1974, a été jeté parce que trop bon.

Tout ça pour que l’on comprenne bien la proposition documentaire : une heure pour Mick, une heure pour Keith (avec un s à « Richards »), une heure posthume à Charlie Watts, et une pour Ronnie Wood, ex-Faces et remplaçant de Mick Taylor. Si ça sent un peu le choix éditorial, votre nez ne vous ment pas, il y a des relents de révisionnisme. L’histoire ne tient pas, ainsi réduite au quatuor d’après Wyman, à moins d’être assis très loin dans un stade à scander Jumpin’ Jack Flash (sans la guitare de Brian) ouHonky Tonk Women (où Ronnie calque Mick Taylor), avec Steve Jordan à la place de feu Charlie, ainsi que divers musiciens d’appoint, présents depuis des décennies. Tiens, il aurait fallu aussi consacrer une heure à… Bobby Keys, le saxo des années glorieuses.

Éloge et redites

On parle tout le temps de la « chimie » du groupe increvable durant ces quatre heures, mais on comprend surtout que Mick voulait son heure, qu’il fallait rendre hommage à Charlie, et que Ronnie et Keith ont laissé paître. Alors que l’on fait grand cas des « mythologies » rollingstoniennes à déboulonner, on ne fait que les renforcer, sans dévier, ou si peu, du cahier des charges. On obtient l’habituelle litanie des lieux communs avec témoins pâmés en quantité (Sheryl Crow, Tina Turner, Jon Bon Jovi, Chrissie Hynde, P.P. Arnold, Max Weinberg, entre autres) et on n’apprend pas grand-chose de vraiment neuf. Les archives abondent, mais dans le désordre et, pour l’effet, sans le moindre souci d’identification. Constamment, la frustration du fan fini grandit. Sang et tripes, mais laissez donc rouler le ruban, c’est fabuleux, ces performances d’époque ! Mais non.

On s’adresse ici aux convertis, qui continuent de remplir les stades et qui n’en reviennent pas que Mick Jagger soit encore aussi leste et performant à son âge vénérable. Des admirateurs pas trop historiens qui n’ont rien à cirer d’une heure de plus à propos de Brian Jones, mais qui se souviennent encore trop douloureusement de la mort de Charlie Watts. D’où le sentiment, dans chaque heure et non seulement la sienne, qu’il s’agit surtout de rendre au gentleman batteur son dû (avec raison). Keith est de loin le plus drôle, le plus intéressant, le plus libre de parole des Stones de 2022, et on se régale durant son heure, autant qu’on se lasse vite de Jagger quand il ne chante pas. Et Ronnie Wood ? Il a bien de la chance.

My Life as a Rolling Stone

CBC Gem, dès le 4 novembre

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