«Motel Paradis»: Aux frontières de la mort

Quiconque connaît bien le cinéma de Sophie Deraspe sait que la recherche de vérité se trouve au coeur des histoires qu’elle raconte.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quiconque connaît bien le cinéma de Sophie Deraspe sait que la recherche de vérité se trouve au coeur des histoires qu’elle raconte.

Avant qu’elle tourne Antigone, où l’on a découvert la prodigieuse Nahéma Ricci, Stéphane Hogue (Indéfendable) avait contacté Sophie Deraspe pour une idée de long métrage. N’étant pas disponible, la cinéaste lui avait révélé vouloir faire de la télévision. Après avoir réalisé l’excellente série Bête noire, écrite par Patrick Lowe et Annabelle Poisson, où brillait Stéphane Gagnon, la voici aux commandes de Motel Paradis, série de six épisodes qu’elle a écrite avec Stéphane Hogue.

« Avec Stéphane, on partage un coin de pays à Lanaudière, explique la réalisatrice rencontrée au Devoir. Je connais bien la région ; mon père vient des Îles-de-la-Madeleine et j’ai grandi dans le Bas-du-Fleuve. J’adore l’effervescence de la ville, mais on habite moins avec nos morts, nos ancêtres, les gens atypiques et les repris de justice. Dans les villages, tous ces gens-là font partie de l’écosystème. C’est ce que j’aime des communautés, et que j’avais déjà illustré dans Les loups. »

Trois ans après la mort de Noémie (Vivi-Anne Riel), sa soeur de 14 ans, Jen Paradis (Nahéma Ricci), qui a quitté depuis son Val-Paradis natal, est victime d’un accident de voiture à la suite duquel elle vit une expérience de mort imminente. À son réveil, elle croit que Noémie, dont le corps n’a jamais été retrouvé, ne s’est pas suicidée. La jeune femme convainc alors Alain Renaud (Stéphane Gagnon) de rouvrir l’enquête. Or, ce dernier a été contraint de prendre sa retraite pour inconduite. Qui plus est, personne à Val-Paradis, où le temps semble s’être figé comme au motel de la mère de Jen (Isabelle Guérard), ne voit d’un bon oeil l’idée de déterrer le passé. « Ça va chirer à Val-Paradis ! » prévient Sophie Deraspe.

Je me suis lâchéepour créer des per-sonnages outranciers, des person-nalités fortes, des gens qui parlentsans filtre.

 

« Stéphane a une forte attirance, que je partage avec lui, envers tout ce qui appartient à ceux qui ont vécu leur enfance dans les années 1970, 1980, les motels et les ciné-parcs. Motel Paradis se passe de nos jours, mais on a l’impression que ça se passe il y a quarante ou cinquante ans. Tout ça est dû au choix des lieux, des vêtements et des véhicules, qui marquent beaucoup ce que sont les personnages. »

Une enquête peu ordinaire

 

Quiconque connaît bien le cinéma de Sophie Deraspe sait que la recherche de vérité se trouve au coeur des histoires qu’elle raconte, que ce soit une enquête sur un peintre disparu (Rechercher Victor Pellerin), la quête d’une jeune femme à la recherche de son père (Les loups) ou le désir de connaître l’identité d’une correspondante (Le profil Amina).

« J’ai toujours flirté avec le genre, mais là, j’y entre pleinement. C’est une enquête, mais pas une enquête procédurale, où on entre dans les personnages. Dès le début, on voulait que ce soit une enquête policière sur une disparition, mais que ce soit une enquête de l’âme qui sous-tende tout ça. Depuis Rechercher Victor Pellerin, ce que mes personnages cherchent, c’est ce qui est caché volontairement ou non. Je voulais une histoire avec beaucoup de mystères, de secrets, de liens entrecroisés, de désirs sous-jacents et même des fondements quasi spirituels, de questionnements sur notre place dans l’univers, sur la place des arbres. »

S’étant entourée du directeur photo Mathieu Laverdière, de la monteuse Dominique Champagne et de la musicienne Frannie Holder, Sophie Deraspe signe une saisissante série atmosphérique peuplée d’une pléthore de personnages à la fois familiers et inquiétants. D’après les deux premiers épisodes présentés au Festival du nouveau cinéma, par sa manière de jouer avec cet univers pittoresque entre une réalité cauchemardesque, des visions hallucinées et des rêves prémonitoires, Motel Paradis n’est pas sans rappeler Twin Peaks.

« Chez Lynch, les ambiances sont très fortes, les désirs aussi, donc ça me rejoint. J’ai beaucoup aimé la série Top of the Lake, de Jane Campion, où l’on ressent très fort les lieux. Tarantino est aussi une inspiration ; chez lui, c’est très dialogué, les personnages t’emmènent dans des places vraiment étonnantes, et il ne craint pas de faire cohabiter le drame et l’humour, de s’amuser avec les époques et les choix musicaux. »

Si le drame raconté dans Bête noire l’avait amenée à plus de sobriété, Sophie Deraspe affirme qu’elle a voulu cette fois-ci s’éclater : « Je me suis lâchée pour créer des personnages outranciers, dont Polo [Larissa Corriveau] et Rich [Gildor Roy], qui arrive au troisième épisode, des personnalités fortes, comme Noémie, des gens qui parlent sans filtre. Il n’y aura pas de suite, mais j’aime tellement mes personnages que, pour moi, ils existent encore et vivent d’autres histoires. »

Motel Paradis

Sur Club Illico, dès le jeudi 27 octobre

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