«Occupation double» a-t-elle banalisé l’intimidation d’un candidat?

Avant son départ orchestré par les autres participants, les téléspectateurs, impuissants, ont assisté à la mise à l’écart de Jonathan.
Capture d'écran Noovo Avant son départ orchestré par les autres participants, les téléspectateurs, impuissants, ont assisté à la mise à l’écart de Jonathan.

Jusqu’où une téléréalité peut-elle aller pour offrir un bon divertissement ? Occupation double (OD) a en tout cas dépassé les bornes cette semaine, selon les téléspectateurs, qui accusent la production d’avoir banalisé l’intimidation dont aurait été victime un candidat pour faire gonfler ses cotes d’écoute. Si l’émission reste un jeu, elle a un rôle social à jouer, soutiennent des experts.

« Dehors les intimidateurs ! », « justice pour Jonathan », « honte à la production d’OD » : les réseaux sociaux se sont enflammés cette semaine après le départ de Jonathan, orchestré par les autres participants de la maison des garçons. Ces derniers ont décidé d’éliminer Clémence, sa partenaire dans l’aventure, pour le pousser à partir.

Pour le public, cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Déjà, depuis quelques jours, la colère montait sur la Toile, les téléspectateurs assistant impuissants à la mise à l’écart du candidat par les autres candidats masculins. Difficile de connaître les réelles raisons de leur mésentente, puisque la production choisit soigneusement les passages qu’elle montre au petit écran. Chose certaine, Jonathan n’endurait plus le désordre de ses colocataires et le rejet, et ces derniers jugeaient que son attitude minait l’ambiance dans la maison.

« C’est en tout point de l’intimidation », lance, offusquée, Michelle Houde, médecin résidente en santé publique et en médecine préventive à l’Université de Montréal. Prise d’un profond malaise en regardant les derniers épisodes, elle a senti le besoin d’expliquer ce qu’est l’intimidation sur ses réseaux sociaux. Citant la définition d’Éducaloi, elle rappelle qu’il s’agit « de paroles, de gestes, d’images ou de comportements qui blessent, humilient, excluent socialement une personne ou qui ont pour effet de faire perdre l’estime de soi ».

Le professeur de didactique à l’UQAM et expert en intimidation Stéphane Villeneuve abonde dans son sens, et précise qu’il s’agit de mobbing, soit « du harcèlement psychologique fait en groupe ».

Dans une lettre ouverte publiée dans le journal Métro mercredi, l’autrice et scénariste India Desjardins a aussi pris le temps de décortiquer la situation. Son verdict est sans appel : Jonathan a vécu de la violence psychologique, de la violence verbale et de la manipulation.

Les adeptes de l’émission partagent leur opinion. Des pétitions ont été lancées pour dénoncer l’inaction de la production et réclamer l’exclusion des candidats qualifiés d’intimidateurs. Certains ont appelé au boycottage de l’émission, d’autres ont multiplié les commentaires, souvent haineux, sur les profils Instagram des candidats, ce qui a forcé la production — qui gère leurs réseaux sociaux pendant l’émission — à les bloquer.

« Occupation double est un jeu de séduction où les candidat.es doivent user de stratégies pour déterminer entre eux la façon de s’éliminer lors des délibérations. Ultimement, c’est le public qui décidera qui seront les grand.e.s gagnant.e.s », a écrit l’équipe des Productions ToRoS sur les réseaux sociaux mardi, tentant en vain de calmer le jeu.

De passage à l’émission La semaine des 4 Julie — animée par la productrice d’OD, Julie Snyder —, le principal intéressé, Jonathan, s’est ouvert sur « l’environnement toxique » dans lequel il baignait : « Plus ça avançait, plus je me faisais tasser de côté. J’entrais dans une pièce, et les gars changeaient de sujet. Je ne me suis jamais senti aussi seul en étant entouré d’autant de personnes. »

S’il admet avoir trouvé une écoute de la production, il reproche à celle-ci d’avoir tardé à intervenir. « Cette intervention aurait honnêtement pu être faite beaucoup plus tôt, ça aurait probablement changé le cours de mon aventure. »

« Donc, on aurait dû intervenir plus vite, j’en prends la responsabilité. […] Je suis vraiment désolée », lui a dit Julie Snyder.

Questionnée jeudi par Le Devoir, la production ne parle toujours pas d’intimidation pour décrire la situation. « OD est une microsociété, et c’est un phénomène qu’on peut observer au quotidien : un conflit de personnalités et une incompatibilité de valeurs », souligne la cheffe des communications des Productions ToRoS, Maude Lavoie‑Gosselin. Elle ajoute que « les candidats sont rencontrés à plusieurs reprises pendant l’aventure pour leur rappeler l’importance du respect ».

Mauvais exemple

 

« Je comprends que c’est un jeu de téléréalité, et on en veut, de la bisbille. Mais là, on était ailleurs. Ce n’était pas de la stratégie, mais des attaques contre la personnalité de Jonathan », souligne la Dre Michelle Houde.

« Ça lance un mauvais message, renchérit Stéphane Villeneuve. En montrant des comportements d’intimidation, sans spécifier qu’ils sont inappropriés, on vient dire au public non seulement que c’est correct d’agir ainsi, mais en plus que ça fonctionne, puisque Jonathan est parti. »

Il s’inquiète surtout de l’incidence que ces images peuvent avoir sur un plus jeune public qui n’a pas encore la maturité de reconnaître que ces comportements ne sont pas acceptables en société.

Aux yeux des deux intervenants, la téléréalité a un rôle social à jouer et doit mesurer l’impact des images et des messages qu’elle transmet. « L’émission aurait pu avoir une portée éducative en expliquant que ces comportements ne sont pas tolérés, que ce soit dans un bandeau en bas de l’écran, ou à la fin de l’épisode, avec quelques ressources d’aide », donne en exemple M. Villeneuve, qui espère que la production en prenne note pour les prochaines saisons.

De son côté, la production assure constamment s’interroger sur ce qu’elle met à l’écran. « Les sensibilités en 2022 sont de plus en plus présentes. La production tente d’être la plus transparente [possible] avec le public sur ce qui se passe dans les maisons. »

Ce n’est pas la première fois qu’Occupation double soulève ainsi les passions, chaque édition venant avec son lot de controverses. On se souviendra qu’en 2021, le public avait vivement dénoncé la présence d’un candidat au comportement jugé problématique, et la production lui avait finalement montré la porte. L’année précédente, la tricherie de la candidate Éloïse avait offusqué les téléspectateurs, qui ont reproché à la production de ne pas l’avoir évincée pour ce geste. En 2019, un autre cas d’intimidation avait particulièrement marqué les esprits : Kevin se faisait traiter de « vidange » et de « trou de cul » par d’autres participants.

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