«Janette et filles» : l'héritage de madame Bertrand

Le documentaire «Janette et filles» donne la parole à des femmes d’horizons et d’âges différents qu’elle a inspirées.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le documentaire «Janette et filles» donne la parole à des femmes d’horizons et d’âges différents qu’elle a inspirées.

Tout le monde connaît Janette Bertrand, mais mesure-t-on collectivement le rôle qu’elle a joué dans l’avancée des droits des femmes au Québec ? Pour s’assurer que ce pan de l’histoire n’échappe à personne, et pour rendre honneur à l’autrice prolifique de 97 ans, la réalisatrice Léa Clermont-Dion se penche sur son parcours et son influence dans la société d’aujourd’hui à travers le documentaire Janette et filles.

« Ce n’est pas une biographie, mais ma vision de Janette et celle d’autres femmes qu’elle a inspirées », précise d’emblée en entrevue Léa Clermont-Dion.

L’idée de réaliser ce film lui est venue en redécouvrant les mémoires de Mme Bertrand durant la pandémie. Elle raconte avoir été soufflée par les « embûches » de taille que cette dernière a rencontrées toute sa vie. « J’ai eu envie de la mettre en lumière. Ce film, c’est un devoir de mémoire. »

Dans son documentaire, Léa Clermont-Dion revient ainsi en détail sur le parcours de Mme Bertrand, qui a eu le courage de prendre la parole publiquement, d’ouvrir le dialogue et défendre ses convictions pour faire changer les choses, pour elle et pour toutes les autres femmes. « Elle a dû se battre pour étudier, travailler, s’émanciper de son mari et être libre de faire ce qu’elle veut », poursuit-elle.

Pour illustrer l’influence de Mme Bertrand, elle a également décidé de donner la parole à des femmes d’horizons et d’âges différents — parmi elles, Guylaine Tremblay, Martine Delvaux, Noémi Mercier, Kim Lizotte ou encore Gabrielle Boulianne-Tremblay — qui ont été marquées par l’une de ces facettes, que ce soit la féministe, la journaliste, la comédienne, la scénariste ou l’autrice.

Bien sûr, la principale intéressée se retrouve au coeur du récit. Elle nous plonge dans l’enfance de Janette Bertrand, qui confie avoir compris, en étant victime d’agressions, à quel point le corps des femmes était objectifié par les hommes. Elle raconte aussi avoir dû tenir tête à son père pour pouvoir étudier à l’université comme ses frères. Ensuite, c’est contre tout un système — le patriarcat — qu’elle a dû se battre pour pouvoir travailler et s’exprimer.

On est peut-être trop ambitieuses à vouloir changer les mentalités en 100 ans, alors que le patriarcat existe depuis 8000 ans.

 

« Je pense que j’étais constamment en colère, souligne Janette Bertrand en entrevue avec Le Devoir. Je ne voulais pas être une femme à la maison. Je ne voulais pas être comme ma mère, à guetter la poussière. […] Je voulais être libre, je voulais travailler, je rêvais d’être journaliste de guerre. » Un métier impossible à l’époque pour une femme. Mais à force de frapper aux portes des salles de rédaction, elle s’est fait confier dans les années 1950 le courrier du coeur du Petit Journal. Pendant près de 20 ans, elle a répondu à des lettres d’âmes en peine qui se questionnaient entre autres sur leurs relations amoureuses et leur sexualité.

« L’impact du courrier du coeur a été immense au Québec, ça a fait évoluer les mentalités. Janette a été une des premières à parler d’homosexualité, à aborder les tabous sexuels, dont le désir au féminin, malgré les critiques venant notamment du clergé », fait remarquer Léa Clermont-Dion, ne pouvant cacher son admiration.

Janette Bertrand a ensuite utilisé sa tribune à la télévision dans les années 1980 et 1990 pour donner une voix aux personnes marginalisées et pour continuer d’aborder des sujets tabous, comme la violence conjugale, les agressions sexuelles ou la transidentité. Elle le faisait surtout à travers les émissions L’amour avec un grand A et Parler pour parler, dont elle était respectivement la scénariste et l’animatrice.

« C’était très avant-gardiste de parler de ces sujets dont on parle encore beaucoup aujourd’hui. En plus à une heure de grande écoute. C’était très populaire à l’époque parce que Janette a su en parler avec sensibilité, empathie, ouverture, sans jugement et de façon directe. Il y avait un vrai dialogue qu’on n’a plus aujourd’hui », note Léa Clermont-Dion.

Des avancées fragiles

 

À l’heure des bilans, Janette Bertrand se dit « fière » de son parcours, même si elle ne réalise pas encore entièrement son influence. Elle mesure par contre bel et bien les transformations dans la société en matière d’égalité des sexes. « Les hommes ont changé, même s’il reste du travail à faire. Je crois qu’il y a encore des hommes qui se sentent supérieurs, dit-elle. Ce sont surtout les femmes qui ont fait les plus grands pas. C’est allé vite : en quelques décennies, elles sont allées au travail, elles sont allées voter, elles se sont épanouies. »

Ces avancées majeures restent néanmoins fragiles, selon elle. À titre d’exemple : la révocation du droit à l’avortement aux États-Unis.

« On a réussi à défoncer le plafond de verre, mais maintenant, on piétine dessus, et on a plein de petites coupures au pied, analyse de son côté Léa Clermont-Dion. Le fait que les femmes se soient émancipées amène un gros backlash. Il y a des violences qui existent encore, qu’on nomme d’ailleurs, mais ça dérange de plus en plus », ajoute-t-elle en référence à la montée de la misogynie en ligne, sujet auquel elle a récemment consacré un autre documentaire, Je vous salue salope.

Janette Bertrand veut toutefois garder espoir. « On est peut-être trop ambitieuses à vouloir changer les mentalités en 100 ans, alors que le patriarcat existe depuis 8000 ans. Ça va prendre plus de temps, mais on réussira un jour à atteindre cette égalité. »

Janette et filles, à Télé-Québec,
le mercredi 12 octobre à 20 h

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