Les émissions jeunesse étaient-elles meilleures avant? 

L’émission «Radio Enfer» avec Pierre Claveau, Rachel Fontaine, Joel Marin, François Chenier et Anne-Claude Chénier. Canal Famille, 1999
Photo: Radio-Canada L’émission «Radio Enfer» avec Pierre Claveau, Rachel Fontaine, Joel Marin, François Chenier et Anne-Claude Chénier. Canal Famille, 1999

Peu importe la génération à laquelle on appartient, les émissions jeunesse de notre enfance semblent souvent meilleures que celles que regardent nos enfants. Trop politiquement correctes, pas assez créatives, moins rassembleuses, les émissions pour enfants d’aujourd’hui ?

Simon Portelance et Guy A. St Cyr ont fait paraître cette semaine Génération Canal Famille, une véritable encyclopédie consacrée à la mythique chaîne qui aura marqué tous ceux qui ont grandi dans les années 1990. Les auteurs, eux-mêmes de purs produits de Canal Famille, ne cachent pas qu’ils regrettent la liberté de ton que l’on retrouvait dans la plupart des émissions qui y étaient diffusées. Pour autant, ils refusent de jouer les réactionnaires. Non, tout n’était pas meilleur avant.

« Il y a des choses qui étaient mieux, mais ce n’est pas vrai que tout était mieux. On a aujourd’hui développé une expertise dans la réalisation et sur le plan technique. Ça n’existait pas au temps de Canal Famille, où les émissions étaient produites avec de petits budgets. Par contre, c’est vrai qu’il y a une audace que l’on retrouve moins aujourd’hui de peur de choquer », tempère Simon Portelance, accessoirement membre du groupe humoristique Les Pile-Poils.

Déjà, à l’époque, Canal Famille choquait quelques oreilles chastes pour la légèreté de certaines de ses émissions originales. Il faut dire qu’à son lancement, à la fin des années 1980, Canal Famille visait à se démarquer des émissions jeunesse de Radio-Canadaet de Radio-Québec, laissant le volet éducatif à Passe-Partout pour renouer avec le côté ludique des émissions pour enfants des années 1960, comme La Souris verte ou La ribouldingue.

Mais au fil des années, cette liberté s’est rétrécie, apprend-on dans l’ouvrage de Simon Portelance et Guy A. St Cyr. Une émission comme Télé-Pirate, avec Guy Jodoin et Christian Bégin, en a payé les frais au milieu des années 1990. Les textes de Radio Enfer sont aussi devenus moins incisifs à travers les années.

« On en est venus à mélanger ce qui est offensant et ce qui est irrévérencieux. C’est vrai que les jokes sur la grosseur de Jean-Lou [Michel Charette dans Radio Enfer], on ne les ferait plus aujourd’hui. Mais on devrait, dans une émission jeunesse, pouvoir envoyer promener un personnage qui a dit une niaiserie. Mais j’ai l’impression qu’on n’ose plus parce qu’on ne veut pas avoir de trouble », se désole Simon Portelance, pour qui ce livre représente trois ans de travail.

L’envers du décor

Lui et son acolyte, Guy A. St Cyr, auront réalisé quelque 250 entrevues avec d’anciens dirigeants et comédiens vedette de Canal Famille. Il en ressort un ouvrage truffé d’anecdotes sur l’envers du décor de certaines émissions cultes. Les deux auteurs disent s’être gardé une gêne à relater les blagues grivoises que l’on se racontait sur le plateau de Bibi et Geneviève. Par contre, leur livre lève le voile sur la relation orageuse qu’entretenaient les jeunes comédiens Jessica Barker et Lorànt Deutsch à la fin des Intrépides.

On y apprend aussi que Téléfilm Canada reprochait à Dans une galaxie près de chez vous un manque de « contenu canadien ». C’est ainsi que des unifoliés ont été greffés aux costumes des membres d’équipage du Romano Fafard et que le générique a été changé pour faire allusion au Canada comme « première puissance mondiale » en 2034. Un pied de nez fait au gouvernement fédéral, alors que la plupart des comédiens étaient des souverainistes convaincus à l’époque.

Génération Canal Famille revient aussi sur la fin de la chaîne, dépassée par l’arrivée de Télétoon en 1997. Canal Famille délaissera alors progressivement les tout-petits pour se consacrer aux préadolescents, voire aux ados. Dans cette volonté de changer de public cible, Canal Famille devient en 2001 Vrak.TV. La chaîne pour ados connaîtra de belles années elle aussi, avant de voir ses cotes d’écoute s’étioler à cause de l’apparition des plateformes d’écoute. Vrak vise aujourd’hui un public strictement adulte avec des séries policières traduites et des émissions de téléréalité.

Les jeunes sont donc plus que jamais abandonnés aux plateformes, où l’offre de contenu québécois est famélique, a fortiori les émissions pour enfants. « On a un peu abandonné la télévision jeunesse dans les 10-15 dernières années. Et c’est pire au cinéma. Sur 30 films québécois financés par année, il n’y en a parfois aucun pour les enfants. Ce serait quoi, d’avoir trois films jeunesse par année ? Un pour les enfants, un pour les préados, un pour les ados. Il pourrait y avoir une sortie obligatoire à l’école pour aller les voir. Si les jeunes ne sont pas initiés au cinéma québécois, comment peut-on espérer qu’ils aillent voir les films de Denis Côté et de Stéphane Lafleur quand ils vont être plus vieux ? »s’interroge Guy A. St Cyr.

Garder son coeur d’enfant

Tout ne va pas si mal à la télévision québécoise pour la jeunesse. Radio-Canada et Télé-Québec présentent ces jours-ci leur nouvelle quotidienne pour les tout-petits : L’île Kilucru, avec France Castel dans la peau d’une fée des bois et Marcel Leboeuf, qui interprète un troll grognon. « Il y a eu une époque après Passe-Partout où la télé pour enfants devait être très didactique. Ça a tellement été ressenti que c’est devenu cliché, et aujourd’hui, il y a une plus grande liberté. C’est important qu’on ait des émissions jeunesse qui ne soient pas qu’éducatives, et qui font appel à l’imaginaire des enfants », souligne Frédérick Wolfe, l’auteur de L’île Kilucru.

Frédérick Wolfe, qui a travaillé sur plusieurs séries et livres jeunesse, croit que la télé québécoise pour les enfants d’âge primaire et préscolaire se porte somme toute assez bien. Mais il reconnaît que l’avenir est plus incertain pour les émissions visant les préadolescents et les adolescents, qui sont davantage attirés par le contenu étranger sur les plateformes. Un constat que Simon Portelance et Guy A. St Cyr partagent.

« Le problème au Québec, c’est qu’on a beaucoup misé dans les dernières années sur des dramatiques pour ados très ancrées dans le réel et qui avaient des publics cibles. Il n’y a plus de séries éclatées comme Dans une galaxie près de chez vous ou Radio Enfer, qui officiellement s’adressaient à des jeunes, mais qui pouvaient rejoindre des gens de 7 à 77 ans à cause du double sens. Ça nous prend des séries drôles et baveuses qui vont pouvoir plaire à toute la famille », souhaite Simon Portelance, éternel nostalgique de Canal Famille.


L’île Kilucru

ICI Télé, du lundi au vendredi, 6 h 30 et Télé-Québec, dès le 10 octobre, du lundi au vendredi, 17 h 30

Génération Canal Famille

Simon Portelance et Guy A. St Cyr, Québec Amérique, Montréal, 2022, 359 pages

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