Amours toxiques

Sam Reid dans le rôle de Lestat de Lioncourt et Jacob Anderson dans celui de Louis de Pointe du Lac. Bien qu’il ne soit pas le vampire interviewé, Lestat de Lioncourt joue un rôle de premier plan dans l’univers d’Anne Rice.
Alfonso Bresciani AMC Sam Reid dans le rôle de Lestat de Lioncourt et Jacob Anderson dans celui de Louis de Pointe du Lac. Bien qu’il ne soit pas le vampire interviewé, Lestat de Lioncourt joue un rôle de premier plan dans l’univers d’Anne Rice.

Adapté au cinéma en 1994 par Neil Jordan, Entretien avec un vampire, premier tome de Chroniques des vampires d’Anne Rice, décédée à 80 ans l’an dernier, fait peau neuve sous la forme d’une série de dix épisodes. Sûre de l’infatigable engouement du public pour les créatures de la nuit, la chaîne AMC a annoncé une deuxième saison, la première ne couvrant pas l’entièreté du roman. Et comme Chroniques des vampires comprend 13 tomes, on passera sans doute quelques saisons en compagnie du suave et cruel Lestat de Lioncourt.

Bien qu’il ne soit pas le vampire interviewé, Lestat de Lioncourt joue un rôle de premier plan dans l’univers d’Anne Rice, dont l’oeuvre est considérée comme aussi marquante que le chef-d’oeuvre Dracula de Bram Stoker. Chez Jordan, le vampire français, né d’une famille noble désargentée en 1769 et fait vampire l’année de la prise de la Bastille, empruntait les traits de Tom Cruise, bien que la description dans le roman évoquait davantage Brad Pitt, choisi pour interpréter son compagnon, Louis de Pointe du Lac.

Si le roman suggérait que Lestat et Louis formaient un couple, à l’époque du film Anne Rice avait songé à faire de Louis un personnage féminin afin d’évacuer toute dimension homoérotique. Or, dans la version de Rolin Jones (Weeds, Perry Mason), Lestat, joué à la perfection par l’acteur australien Sam Reid, est bisexuel, et Louis ne cache plus son homosexualité.

D’ailleurs, contrairement aux personnages du roman, les vampires réimaginés par Jones ont des organes sexuels fonctionnels. Lestat et Louis ne se contentent donc plus de croquer dans la jugulaire de leurs victimes — les hommes comme les femmes — et aiment bien se visiter d’un cercueil à l’autre. Cet aspect plus décadent ajoute une couche sulfureuse à la sensualité qui se dégage des images baignées d’ombre et de lumière dorée.

Sang neuf

 

Il n’y a pas que cela qui a changé dans la série, laquelle, tout en le respectant, prend quelques libertés par rapport au roman. Ainsi, Louis n’est pas incarné par un clone de Brad Pitt, mais par un acteur anglais d’origine caribéenne, Jacob Anderson. Ce qui signifie qu’il n’est plus à la tête d’une plantation familiale en Louisiane à la fin du XVIIIe siècle. En association avec des hommes blancs, qui le regardent de haut, Louis gère des tripots et des maisons closes à Storyville, quartier du Red Light de La Nouvelle-Orléans, au début du XXe siècle.

Ce changement servira à aborder le statut des Noirs à une époque où la lutte pour les droits civiques, lancée en 1896, avait encore bien des décennies devant elle. Au moment où Louis rencontre Lestat, il est, à l’instar du personnage du roman, en deuil de son frère, et non de sa femme et de ses enfants comme dans la version cinématographique. Bientôt, leur amitié fusionnelle suscite sourires moqueurs et regards outrés.

Quant au journaliste Daniel Molloy, interprété à l’origine par Christian Slater, il a pris un sacré coup de vieux. De fait, c’est à Eric Bogosian qu’on a confié le rôle. La raison ? Dans la série, Louis a accordé une entrevue au jeune Molloy en 1973. Même si la rencontre s’était plutôt mal terminée à l’époque, Molloy, malade, désabusé et cynique, accepte d’interviewer, 49 ans plus tard, en pleine pandémie, Louis, qui jure de lui dire toute la vérité sur Lestat.

Un cercueil à Dubaï

C’est au coeur de Dubaï, dans le luxueux appartement de Louis, que Molloy se rend pour recueillir les propos du vampire. Cette fois, le journaliste ne se laisse pas berner par ce dernier et n’hésite pas à le confronter à ses propres contradictions. Et c’est là que les choses se corsent.

De toute évidence, Louis n’est pas un narrateur fiable. Soit il cache des faits qu’il n’ose s’avouer, soit il a la mémoire qui flanche. Lorsque Louis affirme à Molloy que Lestat était son amoureux et son mentor, Molloy lui rappelle qu’en 1973, bien avant le mouvement #MeToo, il disait que Lestat avait été son bourreau et son agresseur. Plus loin, le journaliste lui demande des détails si précis — pour lui faire comprendre l’emprise de Lestat sur Louis — que celui-ci n’a d’autre choix que de reconnaître la nature de sa relation avec son partenaire, qui affiche les caractéristiques d’un pervers narcissique.

À cet égard, la lecture des journaux de Claudia sera très révélatrice sur la perversité de Lestat. Cette jeune fille à peine pubère, qui deviendra la nièce et la fille d’adoption de Lestat et Louis, jouée en 1994 par Kirsten Dunst, est interprétée ici par Bailey Bass. Condamnée pour l’éternité à avoir la poitrine plate, le sexe glabre et l’hymen reformé après chaque relation sexuelle, l’orpheline devient plus que jamais l’incarnation de la victime à qui on a dérobé sa dignité et qui ose dénoncer haut et fort son bourreau.

Outre le racisme et l’homophobie qu’elle dénonce à l’arrière-plan, la série Interview with the Vampire aborde frontalement les relations abusives à travers toutes celles que développe Lestat avec ses victimes, pour lesquelles il n’a aucune empathie. Manipulateur, enjôleur, joueur, Lestat ne pense qu’à son propre plaisir. Au fil des siècles, il incarne la masculinité toxique qui laisse derrière elle des êtres abîmés. Bien plus que dans les scènes sanguinolentes, c’est là que réside la véritable horreur.

 

Mordus de vampires ?

Ayant déjà fait l’objet d’une magnifique adaptation par Tomas Alfredson et d’un décevant remake par Matt Reeves, le bouleversant roman de John Ajvide Lindqvist, Let the Right One in, revient sous la forme d’une série dramatique de 10 épisodes d’Andrew Hinderaker. Demiàn Bichir y incarne un homme qui doit protéger sa fille de 12 ans transformée en vampire il y a 10 ans (Madison Taylor Baez). Sur Crave, dès le 7 octobre.

Dans un tout autre ton, Reginald the Vampire, série comique de 10 épisodes de Harley Peyton, raconte les péripéties d’un jeune homme balourd (Jacob Batalon), qui devra
apprivoiser sa nouvelle vie de vampire. Sur Amazon Prime, depuis le vendredi 30 septembre.

Interview with the Vampire

AMC, dimanche, 22 h



À voir en vidéo