Fuir la violence conjugale, mais à quel prix?

«Fuir», de Carole Laganière, est tourné dans une maison pour femmes victimes de violence conjugale. C’est un film qui parle du courage de femmes qui, pour la plupart, témoignent à visage découvert. C’est une chronique avec ses hauts et ses bas, ses moments dramatiques et heureux, et au centre de laquelle se trouvent résidentes et intervenantes. L’action de «Fuir» se déroulesur plus de trois mois. 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Fuir», de Carole Laganière, est tourné dans une maison pour femmes victimes de violence conjugale. C’est un film qui parle du courage de femmes qui, pour la plupart, témoignent à visage découvert. C’est une chronique avec ses hauts et ses bas, ses moments dramatiques et heureux, et au centre de laquelle se trouvent résidentes et intervenantes. L’action de «Fuir» se déroulesur plus de trois mois. 

«Je les ai vues. / Elles, /leurs visages aux bleus camouflés. / Elles, / Je les ai vues / toutes / passer dans la rue / âmes aux pieds nus, / regardant derrière elles, / inquiètes d’être suivies / par les pieds de la tempête, / voleuses de lune / elles traversent, / déguisées en femmes normales. / Personne ne peut les reconnaître / sauf celles / qui leur ressemblent. »


 

C’est sur ces mots puissants de la poète syrienne Maram al-Masri (Les âmes aux pieds nus) que s’ouvre Fuir, le nouveau documentaire de Carole Laganière, qui offre une incursion privilégiée dans une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale.

Comme la poète, la documentariste capte la tourmente, les regards inquiets, les esprits agités qui ne trouvent jamais le repos. Et parmi la violence, les injustices et les blessures, elle trouve aussi, dans l’amour, la solidarité et la sororité, la lumière qui persiste à faire son chemin dans les fissures du malheur.

À travers les témoignages de Maude, Sophie, Yzabel et plusieurs autres, Fuir est l’histoire du courage et de la résistance, de l’introspection et de la quête de soi de celles qui ont trouvé la force de partir, pour elles ou pour leurs enfants, de chercher ailleurs que dans le regard de l’autre l’estime qui leur a été dérobée, d’envisager un avenir — et un amour — différent et beau.

« Je porte ce sujet depuis aussi longtemps que je fais des films, raconte Carole Laganière, rencontrée chez elle, dans le quartier Rosemont à Montréal. Lorsque j’étais au cégep, une amie s’est retrouvée aux prises avec un mari violent. Elle avait 24 ans. Ça m’avait profondément troublée. C’était une fille intelligente, éloquente, forte. Je ne comprenais pas. Ce désir de comprendre m’est toujours resté en tête. »

Savoir écouter

 

Ce n’est pas la première fois que Carole Laganière s’attaque à un sujet qui comporte une telle charge émotive. Dans La fiancée de la vie (2001), elle donnait la parole à des enfants ayant vécu la mort d’un proche. En 2014, avec Des adieux, elle tournait sa caméra vers des patients en fin de vie dans une maison de soins palliatifs.

Dotée d’un sens de l’observation aigu, la documentariste possède aussi un rare don : l’écoute, de celle qui laisse émerger les confidences, certes, mais qui permet aussi aux sujets d’exister dans leur pleine vérité. « Lorsqu’on parle de violence faite aux femmes, on oublie en réalité souvent d’écouter les principales intéressées. On se concentre sur la recherche d’explications, de causes, sur la détection de patterns. Or, dès qu’on tend l’oreille, on réalise l’ampleur de nos préjugés. Dès lors, on peut admettre l’incompréhensible : ça peut arriver à n’importe qui. »

Lorsqu’on parle de violence faite aux femmes, on oublie en réalité souvent d’écouter les principales intéressées. On se concentre sur la recherche d’explications, de causes, sur la détection de patterns. Or, dès qu’on tend l’oreille, on réalise l’ampleur de nos préjugés.

 

La documentariste a passé près de trois mois avec les résidentes afin de témoigner de leur vécu et de leur cheminement. La diversité des victimes, de leur culture, de leur classe sociale, de leur orientation sexuelle et de leurs antécédents témoigne de l’étendue du problème et de l’absence de schéma menant à une situation de violence conjugale.

« L’une des participantes, Sophie, travaille dans le milieu de la santé et a contribué à l’écriture d’un mémoire consacré aux intervenantes en contexte de violence conjugale. Malgré cela, elle a mis du temps à s’identifier elle-même comme victime, et ce, même si elle avait été frappée par son conjoint. Ce dernier lui disait que personne d’autre ne le mettait dans un tel état de colère. Elle en était venue à croire que c’était sa faute. Comme l’expliquent une grande partie des femmes interviewées, leur ex les détruit tellement qu’elles finissent par adhérer au scénario qu’il a créé, à ce monde alternatif où elles méritent ce qui leur arrive. »

Sororité

 

Bien que la violence, les peurs, les blessures et les vertiges soient au coeur du propos du film, on en retient surtout la dynamique particulière qui émerge en ce lieu où le temps semble momentanément suspendu, concentré sur la reconstruction et l’espoir, avec tout ce que cela comporte de doute, de latence et de chutes, et où les victimes sont aussi, pour la première fois depuis longtemps, extirpées d’une immense solitude.

« Il y a un grand sentiment de sororité entre les femmes auquel — il est important de le souligner — les intervenantes qui travaillent auprès d’elles ne sont pas étrangères. C’est grâce à elles que les victimes se sentent en confiance, se sentent reconnues et peuvent créer des liens. Les personnes qui travaillent dans les maisons d’hébergement n’arrivent pas là par hasard. Elles ont toutes vécu des expériences bouleversantes qui les affranchissent de tout jugement. »

Ensemble, elles peuvent envisager la suite, mettre des mots sur la peur qui les ronge, le fardeau de la fuite et les dangers qui les guettent. Même si le documentaire n’est pas à proprement parler politique, Carole Laganière aborde certains sujets très préoccupants : le manque d’hébergement et de possibilités de refuge pour les victimes — un problème exacerbé par la pandémie — ainsi que les failles du système de justice.

« J’en retiens que les femmes sont très peu crues, en ce qui concerne leur intégrité physique, spécialement si l’homme a un statut, un bon travail et qu’il est respecté dans la société. Plusieurs s’en sortent sans sanction, ou avec une peine réduite. C’est très anxiogène pour les victimes, et ça participe du fait qu’elles craignent de dénoncer ou de partir. Elles savent qu’elles n’auront jamais l’esprit tranquille. »

Comme la vie

Il n’y a rien de particulièrement cinématographique dans une résidence pour victimes de violence conjugale. Comme dans un hôpital, tout y est un peu fade, aseptisé, froid. Ici, c’est la chaleur humaine qui donne vie et couleurs à l’endroit : une main tendue, une accolade, une larme versée ou une confidence partagée. Dans Fuir, Carole Laganière s’efface avec sensibilité et écoute pour mieux laisser la parole aux femmes, pour les laisser exister et revendiquer leur complexité, leur cheminement, leurs contradictions et leur grande lucidité. Une à une, elles les laissent déconstruire les préjugés qui existent à leur égard, brosser le portrait d’une société qui ne sait que fermer les yeux devant la détresse des femmes. Observatrice attentive, elle traque chaque brique qui s’ajoute chez ces âmes en construction, puis se retire, laissant la vie, dans tout ce qu’elle a de plus splendide ou d’anodin, contradictoire ou bouleversant, advenir devant sa lentille. La lumière qui émerge de chacun de ses sujets n’est jamais forcée, elle advient, c’est tout, comme la vie.

Fuir

★★★★

Documentaire de Carole Laganière, Québec, 2022,79 minutes



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