Jamais assez

Émile Proulx-Cloutier et Karine Vanasse dans la série «Avant le crash»
Photo: Radio-Canada Émile Proulx-Cloutier et Karine Vanasse dans la série «Avant le crash»

Il n’y a pas de fraude. Ni d’espion ni de meurtre, d’ailleurs. Et les méchants escrocs de Wall Street ? Non plus. Si Avant le crash plante son décor dans le milieu de la finance, il ne s’agit en effet que d’un prétexte pour aborder certains travers de notre société que sont le matérialisme, le capitalisme, la cupidité et l’insatiabilité. Pour Kim Lévesque-Lizotte, qui a écrit la série avec Éric Bruneau pour Radio-Canada, la réalité de notre monde fait mal. Il n’y a pas de demi-mesure. « Nous sommes soit médiocres, soit excellents. Pour être aimé, reconnu ou valorisé dans son travail, il faut se surpasser, être le meilleur. C’est comme ça partout », fait-elle remarquer.

À mille lieues d’avoir un quelconque ton moralisateur, Avant le crash, au contraire, interroge notre rapport à un système fondé sur l’ultra performance. « Nous avons souhaité faire une fiction sur l’humain d’abord et avant tout. La bourse et les chiffres ne nous intéressent pas vraiment. Ce qui nous intrigue plutôt, ce sont les individus et les tensions humaines, les mauvais côtés qui sommeillent en nous et qu’il suffit d’une étincelle pour attiser », explique pour sa part Éric Bruneau, qui signe ici son premier scénario. Alors que le « jamais assez » — d’argent, de likes, de followers, de pouvoir, de domination — est, à l’heure actuelle, plus que jamais de mise, celui-ci a notamment voulu pousser la réflexion à partir de ce constat : aujourd’hui, personne n’est jamais satisfait de rien. « Parce que je suis aussi concerné, je ne veux pas seulement dénoncer, mais me questionner », souligne-t-il.

Le revers de la médaille

 

Pour ce faire, le duo a imaginé le personnage de Marc-André, dont Éric Bruneau joue le rôle, qui a été jour été banquier d’investissements. Mais alors qu’il mène une vie sobre depuis quatre ans, celui-ci se voit offrir l’opportunité de réintégrer son ancien cabinet, où ses amis François (Émile Proulx-Cloutier) et Patrick (Mani Soleymanlou) continuent de gravir les échelons. Le dernier de la bande, Vincent (Benoit Drouin-Germain), il s’est reconverti après qu’il a subi un épuisement professionnel. Quant à Evelyne (Karine Vanasse), meilleure amie de Marc-André et femme de François, avec lequel elle vient par ailleurs d’avoir un enfant, elle cristallise à elle seule l’enjeu d’Avant le crash.

Avec son fils, au bureau, pendant les relations sexuelles, Evelyne est sans cesse dans la performance. « Sans vouloir trop en dire, ce qui lui arrive dans la série est difficile, mais elle le garde pour elle. Elle cache la vérité à sa mère et à son mari. Elle dit toujours que tout est sous contrôle », indique Kim Lévesque-Lizotte. Selon elle, Evelyne représente également ce que la société attend d’une femme, c’est-à-dire rassurer son entourage et prouver ce dont elle capable pour ne rien se faire reprocher et continuer d’avancer. « Jusqu’à ce que ça craque, prévient-elle.

Kim Lévesque-Lizotte et Éric Bruneau avaient à coeur avec Avant le crash de montrer que la société de performance a des conséquences réelles sur nos relations aux autres, nos couples, notre santé et même nos enfants. La preuve en est avec la jeune Florence (Irlande Côté), qui à 13 ans est déjà baignée dans ce royaume de l’ambition maladive dans lequel ses parents et leurs amis aiment se complaire. « Si je ne suis ni belle ni douée et que donc je ne me trouverai jamais d’homme, il faut que je devienne riche par moi-même ! » Grâce à ses répliques lucides et incisives, son arrogance, Florence est ainsi l’un des protagonistes de la série les plus intéressants à observer. « Les enfants ne font pas ce qu’on leur dit. Ils font ce qu’ils voient et ce que les adultes valorisent. Si on valorise la performance et le matériel, ils vont passer par là aussi », raconte Kim Lévesque-Lizotte. Éric Bruneau trouvait à ce propos formidable d’avoir une enfant dans Avant le crash pour démontrer l’absurdité de l’époque, mais s’inquiète. « Si nous transmettons ces valeurs-là à la jeunesse, ça va faire mal. »

Bien que la série ne donne pas de donne pas de solution ou ne suggère aucune alternative à la frénésie omniprésente, Avant le crash réussit à nous faire prendre conscience du piège tendu par le chacun pour soi. « Nous courrons, mais nous finissons par ne plus savoir après quoi nous courrons » soulève enfin Kim Lévesque-Lizotte.

Avant le crash

ICI TÉLÉ, le lundi à 21 h dès le 12 septembre

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