On peut et on va débattre au Québec

Le professeur Pierre Barrette souligne le rôle des réseaux sociaux dans cette soudaine soif de débats. Beaucoup de gens ont pris l’habitude d’y exprimer leurs opinions librement. « Ce n’est pas passé inaperçu chez les programmateurs. Ils ont vu un filon à exploiter, un espace à créer pour rendre ces échanges possibles», analyse-t-il.
Illustration: Fanny Monier Le professeur Pierre Barrette souligne le rôle des réseaux sociaux dans cette soudaine soif de débats. Beaucoup de gens ont pris l’habitude d’y exprimer leurs opinions librement. « Ce n’est pas passé inaperçu chez les programmateurs. Ils ont vu un filon à exploiter, un espace à créer pour rendre ces échanges possibles», analyse-t-il.

Peut-on encore débattre au Québec ? Deux nouvelles émissions sur le point de débarquer à TVA et Noovo en font le pari et offrent pour une rare fois au petit écran la promesse d’échanges animés sur des sujets de société qui marquent l’actualité. Un format qui manquait dans le paysage télévisuel, dont les programmations font plus dans le consensuel que dans le conflictuel, selon des experts.

« Je sens en ce moment qu’il y a une volonté de se parler, d’échanger des opinions, de prendre le risque d’avoir une idée dissonante et de ne pas être banni pour l’avoir eu », lance Stéphan Bureau en entrevue, quelques jours avant de prendre la barre de sa nouvelle émission, Le monde à l’envers, à TVA.

Chaque vendredi soir, à compter du 16 septembre, il recevra sur son plateau différents invités — connus et méconnus du grand public — ainsi que des collaborateurs réguliers pour échanger sur les sujets de l’heure. S’il compte mener des entrevues individuelles, une « bonne moitié » de l’émission sera consacrée à des débats.

Parmi les collaborateurs, on retrouvera Yasmine Abdelfadel, Biz, Gregory Charles, Louise Deschâtelets, Sophie Durocher, Raed Hammoud, Richard Martineau et Guy Nantel. L’objectif, indique M. Bureau, est de rassembler des personnes aux points de vue différents afin que tout un chacun puisse se reconnaître dans leurs propos. « C’est possible qu’il y ait des ajouts, que des gens viennent bonifier notre liste. Car sur l’échelle des sensibilités, j’ai pas dit qu’on avait accouché de tout ce qu’on voulait encore », précise-t-il.

L’émission de 90 minutes se déroulera en direct et devant public, afin de permettre à celui-ci de participer en posant des questions ou en décrivant une situation qui les touche.

Stéphan Bureau le reconnaît, le pari du direct est risqué, d’autant plus dans un contexte de débats d’idées qui peuvent vite faire des étincelles. « Le défi, ça va être de permettre le chaos sans qu’il l’emporte, qu’il y ait un moment donné une perte de contrôle, un peu de cacophonie dans les échanges, c’est inhérent à cet exercice […], mais qu’on termine toujours avec le sourire. »

À Noovo aussi

 

Le défi sera sensiblement le même à la chaîne Noovo, qui lance aussi la semaine prochaine une nouvelle émission consacrée au débat. Les débatteurs sera animée en direct par le chef d’antenne Michel Bherer, du lundi au jeudi, juste après le bulletin d’information Le fil de 22 h.

Quatre collaborateurs — trois réguliers et un invité — seront conviés à débattre pendant 30 minutes d’un sujet ayant retenu l’attention la journée même. Politique, droit, santé, affaires, arts : tous les sujets pourront se retrouver au coeur des échanges.

L’équipe s’est constitué une banque de 15 collaborateurs réguliers, parmi lesquels on retrouve Alex Perron, Déborah Cherenfant, Anne-France Goldwater, Meeker Guerrier, François Lambert, Geneviève Pettersen et Alain Vadeboncoeur, pour n’en citer que quelques-uns. La liste n’est, là encore, pas statique et pourra s’agrandir.

« L’important, c’était d’avoir des gens aux idées différentes et qui n’ont pas peur de donner leur opinion et de se confronter à celle des autres. […] On fait des répétitions, et ça donne des échanges animés, francs. Ça fait quelques flammèches, mais jamais de chicane. C’est toujours dans le respect et la convivialité », indique Michel Bherer.

Des chicanes en silo

 

Bien que différentes dans leur forme, ces deux émissions ont sur le fond un but similaire : montrer qu’il est encore possible de débattre dans notre société plus polarisée que jamais et proposer un espace pour le faire.

Selon Stéphan Bureau, le débat est trop souvent perçu comme un vecteur de conflit au Québec, alors qu’il s’agit plutôt d’un « plaisir ludique ». « C’est avoir une conversation avec quelqu’un qui n’incarne pas notre point de vue, avec l’espoir peut-être de le faire changer d’idée ou de voir [soi-même] les choses autrement à la fin. »

Michel Bherer abonde dans le même sens. Il y voit aussi un moyen de continuer à informer autrement les gens qui ne sont pas forcément de grands consommateurs de nouvelles.

Le Québec est une société très consensuelle. On a peur de faire de la peine aux autres avec nos idées, ou peurde penser trop à l’extérieur du consensus et de se peinturer dans un coin.

 

Grande amatrice d’émissions de débats de société — qu’elle consomme beaucoup à la télévision française —, la productrice et chroniqueuse Marie-France Bazzo se réjouit de voir ce format enfin trouver une place sur nos petits écrans. « Le débat était déjà plus présent ces dernières années à la radio, mais en général, ça n’existe pas vraiment dans nos médias. On a surtout des gens qui s’expriment chacun de leur côté, en vase clos, s’engueulent et se répondent à coups de chroniques, sans jamais avoir une réelle conversation », juge-t-elle.

Spécialiste de la télévision québécoise, le professeur à l’UQAM Pierre Barrette le confirme : le débat télévisé n’a rien d’une tradition au Québec. « Il est présent depuis les années 1950, mais c’est rarement une émission qui lui est entièrement consacrée. Ce sont plutôt de petits segments dans des émissions d’affaires publiques où on se retrouve parfois avec des invités qui débattent spontanément », explique-t-il, donnant en exemple Le point, Droit de parole, ou encore Appelez-moi Lise.

L’envie renouvelée de débattre

Bien sûr, il y a des exceptions, dont les débats du Grand journal de TQS qui étaient menés par Denis Lévesque jusqu’en 2005 et qui ont connu un grand succès. Une formule qui ressemble d’ailleurs aux Débatteurs de Noovo.

« La volonté était là, mais c’était difficile à mettre en place », fait remarquer Marie-France Bazzo, qui a animé jusqu’en 2008 Il va y avoir du sport à Télé-Québec. Il était alors difficile, dit-elle, de trouver des intervenants prêts à débattre devant la caméra. « Le Québec est une société très consensuelle. On a peur de faire de la peine aux autres avec nos idées, ou peur de penser trop à l’extérieur du consensus et de se peinturer dans un coin », estime-t-elle.

Elle prédit néanmoins un plus bel avenir au format qui revient en force ces jours-ci. « Il y a un changement de paradigme depuis quatre, cinq ans, dû au changement générationnel et à un changement de valeurs. On a de nouveaux sujets d’importance à mettre sur la table : le genre, le climat, la valeur du travail, la diversité, etc. Des thèmes qui étaient présents à l’époque, mais dont on veut vraiment plus parler aujourd’hui. »

Pierre Barrette souligne aussi le rôle des réseaux sociaux dans cette soudaine soif de débats. Beaucoup de gens ont pris l’habitude d’y exprimer leurs opinions librement, créant parfois une conversation animée entre utilisateurs, qui tourne néanmoins souvent au vinaigre. « Ce n’est pas passé inaperçu chez les programmateurs. Ils ont vu un filon à exploiter, un espace à créer pour rendre ces échanges possibles », analyse celui qui prévoit une multiplication des débats à l’écran dans les années à venir.

Mais ça reste de « l’information-spectacle », selon lui. « On n’est pas dans l’information objective ou pédagogique, c’est essentiellement de l’opinion, et on en a déjà beaucoup dans nos médias. »

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