Le syndrome du poisson rouge menace-t-il nos pratiques culturelles?

Est-ce que la consommation d’écrans n’aurait pas des répercussions sur la façon dont le public aborde un livre, une chanson, un film, une série télévisée ?
Illustration: Fanny Monier Est-ce que la consommation d’écrans n’aurait pas des répercussions sur la façon dont le public aborde un livre, une chanson, un film, une série télévisée ?

Microsoft devait s’en réjouir : en 2015, une étude de son cru affirmait que les environnements numériques avaient modifié notre mémoire en la réduisant parfois à celle d’un… poisson rouge.

De son côté, l’Institut national de la santé publique du Québec (INSQ) calculait, en 2016, que les individus de 12 à 24 ans se divertissaient devant un écran en moyenne 35 heures par semaine. Quelques années plus tôt, des chercheurs avaient affirmé qu’un jeune de 18 ans avait déjà été exposé à 33 000 heures de productions médiatiques. Après deux ans de pandémie, ces chiffres sont loin d’être à la baisse…

Les effets de cette consommation sont bien réels : diminution des capacités langagières, isolement, perte de sommeil, désintérêt pour l’école, difficultés de lecture, etc. Est-ce que cette consommation n’aurait pas aussi des répercussions sur la façon dont le public aborde un livre, une chanson, un film, une série télévisée ? Outre le fait que les plateformes de visionnement ont remplacé pour plusieurs le cinéma en salle, et d’autres sorties culturelles, le numérique suscite-t-il l’impatience devant le rythme qu’impose une oeuvre artistique ? Incite-t-il au zappage, forçant ainsi les créateurs à revoir leurs ambitions à la baisse ?

L’ouvrage Les écrans. Usages et effets, de l’enfance à l’âge adulte (Fides, 2020) présente la somme d’études scientifiques sur les effets de cette « surconnexion », diversifiés et parfois surprenants. Stéphane Labbé, conseiller stratégique et chercheur dans le domaine du livre, en a assuré la supervision.

Sur la possibilité que le phénomène favorise les formats courts et les formes brèves, il hésite à se prononcer. « Je n’ai pas de données scientifiques à ce sujet, précise celui qui est également chargé de cours. Mais dans l’environnement numérique, l’attention des utilisateurs est davantage captée par la vidéo que par la photo, et tout doit être relativement court. »

S’il joue à un jeu vidéo avant de partir à l’école le matin, l’enfant aura déjà épuisé 40 % de sa capacité d’attention et aura du mal à finir sa journée.

 

Selon lui, il ne faut pas tant diaboliser les écrans que l’usage (parfois abusif) que plusieurs en font. Surtout les enfants. « S’il joue à un jeu vidéo avant de partir à l’école le matin, dit Stéphane Labbé, l’enfant aura déjà épuisé 40 % de sa capacité d’attention et aura du mal à finir sa journée. Et il y a toute la question du sommeil, moment où les apprentissages se consolident. » Donc, une nuit écourtée et une tablette près de l’oreiller sont aussi une entrave à la concentration et au développement des connaissances.

Durée ou qualité

 

Longtemps chroniqueur musical (Voir, Le Journal de Montréal) puis chargé de contenu à QUB musique avant de bifurquer vers le secteur des communications, André Péloquin continue de tendre l’oreille à tout ce qui se fait ici et ailleurs. Des changements sont bien audibles, de son point de vue. « Les débuts des chansons sont souvent très punchés, le refrain arrive plus vite, dans les 30 premières secondes, et le but est d’accrocher l’auditeur. À l’opposé, le fade out [baisse du niveau sonore jusqu’au silence à la fin d’une chanson] semble devenu ringard chez les jeunes artistes, comme si la chanson devait forcément aller droit au but. »

Tout cela serait-il la faute de Spotify ? Oui et non, pense André Péloquin. « Les algorithmes y sont pour quelque chose, car ils scrutent nos habitudes d’écoute ; les pièces longues et expérimentales ne sont pas mises en avant sur ces plateformes. Par contre, si vous adorez Brian Eno… » Mais à l’heure où un artiste comme Daniel Bélanger décide de lancer une nouvelle chanson sur TikTok, difficile d’imaginer que ces espaces numériques ne changent pas nos pratiques culturelles.

Péloquin ne croit pas que les formats courts aient toujours la cote. Il cite les audaces d’Hubert Lenoir ou des Louanges, soulignant aussi le gigantesque fiasco financier que fut Quibi, une plateforme de contenus originaux et courts, à la durée de vie elle aussi très courte (de 2018 à 2020 !). Peu importe la durée, « la qualité finira toujours par triompher », affirme l’ancien chroniqueur.

Élodie Comtois, membre de l’équipe éditoriale d’Écosociété, abonde dans ce sens. Pas question de simplement faire court, « car notre préoccupation au moment de publier un livre, c’est de trouver la bonne forme », explique-t-elle. Citant comme exemples des best-sellers qui défient la peur des briques (Sapiens, de Yuval Noah Harari ; Le capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty ; la série Millénium, de Stieg Larsson), elle dit voir la lecture comme une pause, un moment de réflexion, mais personne ne peut y consacrer le même temps.

C’est pourquoi certains des livres à succès d’Écosociété peuvent se décliner d’une seconde manière, parfois en bande dessinée, comme Mégantic, d’Anne-Marie Saint-Cerny, parfois dans un essai plus concis, comme Paradis fiscaux : la filière canadienne, d’Alain Deneault, devenu L’escroquerie légalisée dans la collection Polémos.

Capter l’attention

Et la tyrannie des écrans ? « Pendant la pandémie, les gens ont eu une telle fatigue du numérique qu’ils se sont naturellement tournés vers les livres, et le temps d’arrêt qu’ils représentent. » Au grand bonheur des auteurs, des éditeurs et des libraires.

Si les formats courts prolifèrent, ce n’est pas seulement parce que le public en consomme. La surproduction de vidéos est générée par des utilisateurs qui créent, facilement, le meilleur comme le pire, chaque production contenant un potentiel de viralité. « Avez-vous déjà vu quelqu’un partager un épisode de série télé ? » demande avec ironie Jérôme Hellio, directeur des contenus à TV5 et à Unis. Selon celui qui a également travaillé à Tou.tv, courts métrages et séries brèves se sont développés aussi par nécessité économique. Il s’agit d’un espace de choix pour la relève, car, « à une époque, les mécanismes de financement n’existaient pas pour les webséries ».

Comme tous ceux qui évoluent dans le secteur télévisuel, il reconnaît que « le défi est de capter l’attention des gens ». TikTok et Instagram sont des territoires à occuper, « sans y mettre toutes ses billes ». « Ne pas y être, souligne-t-il, veut dire disparaître du champ de vision de toute une génération. » Et l’attention de cette génération n’a jamais été autant sollicitée, elle qui délaisse plus que jamais la télévision.

Alors que Netflix permet à ses usagers de modifier la vitesse de visionnement de ce qu’ils regardent et que les liseuses d’Amazon scrutent celle à laquelle les lecteurs tournent les pages, les environnements numériques réduisent-ils nos mémoires à celles du poisson rouge ? Peut-être pas. Du moins pas encore. En cette période de rentrée, moins plombée cette fois par les consignes sanitaires, il serait surtout temps de sortir de notre bocal.

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